Depuis plusieurs années, j’écris des livres destinés à une clientèle ado qui abordent la question du consentement et de la prévention des agressions sexuelles.

Marie Gray Marie Gray
Auteure de romans jeunesse

Ce commentaire, lancé par un adolescent de 16 ans, je l’ai entendu souvent pendant mes rencontres en classe avec des élèves du secondaire. Très souvent, en jasant avec eux d’un sujet croustillant tel Fifty Shades of Grey. Le livre, un peu ; le film, beaucoup. Ben oui, presque toute la classe l’a vu. Et voilà un jeune qui me la ressort. « On le sait ben… » Les copains approuvent. Les filles ? Elles restent stoïques.

C’est ça qui est ça. Parce que les jeunes hommes ne se font pas assez souvent remettre à leur place, on continue de banaliser ce genre de remarque. De la glorifier, même. « Capote pas, c’t’une joke… » Et moi de me hérisser encore plus en constatant que tant de jeunes filles se pâment encore sur le richissime héros sociopathe-manipulateur-stalker-émotivement-fucké dudit film. « Il est tellement beaaaaauuuuuu ! Christian, je le laisserais me faire n’importe quoi. » Vraiment, les filles ?

Devant tant de jeunes hommes qui n’ont aucune idée de la portée de leurs gestes et du quotidien que vivent les femmes, et de jeunes femmes qui ne réalisent pas la toxicité de certains comportements, leur degré d’inconscience me saute au visage comme une dick pic non sollicitée. Mais bon, pour nourrir les échanges, j’essaie de rester calme. Un peu.

On dénonce beaucoup de choses ces jours-ci. Pourtant, l’éducation permettrait d’en prévenir une bonne trâlée. On pourrait commencer par refuser d’endurer les remarques disgracieuses, les « jokes de mononcle » proférées par collègues et amis. En faisant bon usage de nos couilles (oui, les filles, vous en avez vous aussi, go !), en osant dire haut et fort : « Hey, quessé tu fais, là ? », « Elle a dit non, c’est quoi que t’as pas compris ? », « Dude, ça se dit pas, ça ! » ou, à la limite, « Voyons, décolle, crisse ! » Scusez-là. Trop souvent, on préfère lever les yeux au ciel en signe d’exaspération pour ne froisser personne ou rester du bord du patron, du coach, du prof, du chum. Se mêler de nos affaires, ne pas trop brasser de merde, ne pas être « lourde » ou « intense »… Tout ça au nom d’une supposée grande réalité : « Un gars, c’t’un gars. »

Fait que capote pas, c’t’une joke. « Les gars sont d’même. » Aaarrgghh.

Dans un wagon de métro bondé, pourquoi laisse-t-on la main baladeuse agir à sa guise sans même foudroyer le goujat du regard ? Pourquoi, au lieu de fermer les yeux sur une victime figée devant l’intrus et qui craint pour sa sécurité (souvent avec raison), les témoins — hommes et femmes — ne fustigeraient-ils pas le grossier personnage, aidant ainsi la personne visée à poursuivre son trajet en toute sécurité ? Si, chaque fois que quelqu’un se faisait harceler dans la rue ou dans un endroit public, une alarme, un sifflet, un jappement de molosse enragé éclatait parce que la majorité des femmes trimballait une alarme personnelle (celle de la Croix-Rouge, par exemple, qui émet un son à rendre impotent le plus bandé des étalons en manque) ou utilisait spontanément les applications de sécurité offertes sur nos téléphones intelligents ? Ça éduquerait quelques morons mal intentionnés et ça ramollirait certaines ardeurs, non ?

P’tête bien qu’un gars deviendrait lentement… autre chose qu’un gars ?

Les ados seront bientôt des parents, des amis, des conjoints. Si on leur apprenait à aspirer à une réalité différente de celle que leur proposent le cinéma, le web ou les sites pornos trash dans lesquels ils s’enfargent si facilement ? Si on leur rappelait que personne ne meurt de frustration sexuelle (et que la nature les a pourvus de deux mains) ? Qu’ils sont responsables de leurs pulsions ? Que le sexe, c’est mille fois plus trippant quand les deux partenaires se désirent ? Et surtout que non, la vie n’est pas un film XXX : terminer la soirée par une partouze ou minimalement une fellation torride dans ton char par une étrangère assoiffée de sexe, ça n’arrive jamais que dans un fantasme ?

Les agresseurs se cachent derrière le silence infligé par la honte et la peur. Peur de la violence, de la perception, des représailles. Mais si, par l’éducation, on plaçait enfin la honte au bon endroit ?

Car n’est-il pas honteux pour certains membres du sexe supposément fort de n’être que des larves sans contrôle, esclaves de leur pénis et de leurs pulsions ? De devoir utiliser la force, le chantage ou l’insistance pour se sentir mâles, virils ?

C’est clair, il faut des dénonciations. De l’aide aux victimes. Des lois, aussi, des procédures plus justes, plus répressives, moins intimidantes et décourageantes pour les victimes. Mais il faut, surtout, un effort d’éducation collectif. Parce qu’une amie, une mère, un frère a probablement déjà subi ces choses dont tout le monde parle. Par ailleurs, beaucoup d’hommes respectueux et gentils sont solidaires et veulent faire leur part. Mais comment ? En éduquant. En désapprouvant ouvertement les gestes déplacés du collègue, de l’ami, de l’employé ou de l’inconnu libidineux.

En éduquant, on montre à engager la conversation avec une étrangère agacée par des prétendants insistants ; à accompagner une femme seule qui a peur ; à créer une diversion lorsque nécessaire. Et s’il existait un sigle largement diffusé qu’on pourrait porter pour nous identifier comme personne-ressource en cas de difficulté ou de situation limite ? Une idée de même… La mobilisation peut faire des miracles ; si on a appris aussi vite à porter un masque pour pénétrer dans un lieu fermé, jamais je croirai qu’on ne peut pas apprendre ça aussi !

L’éducation à la sexualité a fait son retour à l’école. Bravo. Sauf que comme pour tout nouveau départ, des ajustements s’imposent. On n’est pas encore rendus à enseigner que « NON, ça veut dire NON » en même temps et au même titre que les maths et les participes passés. Alors les parents doivent faire leur part même si le sujet est « inconfortable ». Les amis, les conjoints, les collègues aussi. TOUT LE MONDE.

Apprenons à nos filles à cesser de se taire et à nos fils ainsi qu’à tous les hommes de notre entourage à ne pas être « ce gars-là », le gars méprisable qui n’a pas « compris ».

Inconfortable, le sujet de la sexualité ? Oui, un peu, parfois.

Mais montrons déjà à nos enfants ne serait-ce qu’une chose : « NON », ça ne veut pas dire « si je la gosse assez, elle va finir par dire oui ».

Ah ! Pis une deuxième : NON, un gars, c’est pas juste un gars. Ça peut être un homme qui a de l’allure.