Les Canadiens n’ont tout simplement aucune idée du niveau de compétence et de dévouement de ceux et celles qui les représentent au Salon rouge à Ottawa

André Pratte
André Pratte Directeur chez Navigator, l’auteur a été membre du Sénat du Canada de 2016 à 2019

Vraiment, je m’ennuie du Sénat.

J’ai démissionné de mon siège à la Chambre haute le 21 octobre 2019, trois ans et demi après ma nomination. Cette décision, qui était fondée sur plusieurs raisons, en a surpris plus d’un. Généralement, on ne démissionne du Sénat que lorsqu’on en est forcé par un quelconque scandale. Et même là…

La principale raison de mon départ ? Je ne me sentais pas du même calibre que les nombreux sénateurs qui, eux, parvenaient à se servir de leur poste pour apporter une contribution réelle et concrète au débat politique et au développement des politiques publiques au Canada. Je pense à des sénateurs comme le « facilitateur » du Groupe des sénateurs indépendants (GSI), Yuen Pau Woo, aux anciens juges Murray Sinclair et Howard Wetston, aux anciennes chefs de police Bev Busson et Gwen Boniface, à l’ancienne championne paralympique Chantal Petitclerc, à l’ancienne journaliste Julie Miville-Dechêne, parmi d’autres.

Les Canadiens qui n’ont jamais siégé au Sénat n’ont tout simplement aucune idée du niveau de compétence et de dévouement de ceux et celles qui les représentent au Salon rouge à Ottawa. Voilà ce dont je m’ennuie le plus : être en contact avec des gens, des amis si extraordinaires, travailler avec des Canadiens de toutes les origines et de toutes les régions, à la recherche du même objectif : promouvoir et améliorer les lois pour le bien du pays.

Fausse impression d’immobilité

Cette semaine, un article de la Presse canadienne a été publié dans la plupart des journaux du pays au sujet des plaintes de harcèlement déposées contre l’ancien sénateur Don Meredith. C’est à peu près la seule fois que les médias ont mentionné le Sénat cet été. Pourtant, M. Meredith a démissionné il y a trois ans. Je ne dis pas que les victimes n’ont pas droit à un mécanisme juste de compensation. Je souligne seulement le fait que les médias s’intéressent très rarement au Sénat, outre les « affaires » qui éclatent de temps à autre.

Ce problème m’est apparu encore plus évident depuis que je tente de suivre, de l’extérieur, ce qui se passe au Sénat. En lisant les journaux, on a l’impression que le Sénat n’a rien fait du tout depuis le début de l’année. Pourtant je sais, ayant parlé à plusieurs de mes anciens collègues au cours des derniers mois, qu’ils continuent de travailler très fort afin de jouer le rôle que leur ont confié les pères de la Confédération, celui d’être une chambre de « second regard objectif ».

J’ai aussi quitté le Sénat parce que j’étais arrivé à la conclusion que, sous une forme ou sous une autre, la partisanerie continuerait de bloquer l’important projet de réforme lancé par le gouvernement actuel et qu’une majorité de sénateurs tente de mener à bien.

Une telle réforme n’est pas nécessaire pour que le Sénat assume ses responsabilités, mais elle est essentielle pour qu’il le fasse de façon moderne, efficace et moins partisane. Malheureusement, dans les circonstances présentes, un changement significatif n’est pas réalisable.

Je m’ennuie du Sénat, et par conséquent il m’arrive de regretter ma décision. Mais alors je me rappelle les longues journées à écouter d’interminables discours, pas toujours pertinents. Je me rappelle les soirées gaspillées en débats de procédure et en sonneries pour les votes. Je me rappelle, surtout, combien je me sentais incompétent.

La vie après le Sénat (et après une carrière de 40 ans en journalisme) n’est pas facile, même si je travaille maintenant pour une firme formidable et si j’adore étudier (à 63 ans !) en vue de l’obtention d’un MBA de la University of Massachusetts. Je me demanderai toujours si j’aurais dû rester au Sénat et continuer, avec ma petite mais extraordinaire équipe, de travailler pour les Canadiens, au lieu de me retirer dans le secteur privé. Si j’aurais dû avoir le courage de continuer, malgré les frustrations. Après tout, plusieurs de mes collègues étaient tout aussi déçus que moi par la lenteur et par tout ce temps perdu. Elles et ils sont encore là à se battre, alors que j’ai déserté le champ de bataille.

Oui, je m’ennuie du Sénat. Les Canadiens aussi devraient s’en ennuyer, et devraient exiger que les médias couvrent le Sénat à temps plein, pas seulement les rares fois où une odeur de scandale s’échappe de la cheminée de l’édifice de la rue Wellington. Une telle couverture serait bonne pour le pays, et bonne pour le Sénat lui-même. Elle serait aussi utile pour la réforme, puisqu’elle jetterait une lumière crue sur les quelques défauts de la Chambre. Surtout, espérons-le, l’attention médiatique révélerait le travail déterminé et rigoureux qu’accomplissent la vaste majorité des sénateurs.