La géoéconomie est une notion qui échappe à beaucoup de Canadiens, mais certains événements récents sur la scène internationale prouvent que nous devrions en apprendre plus sur ce qu’elle signifie pour le Canada. Les tensions croissantes avec la Chine concernant l’extradition de Meng Wanzhou de Huawei, l’interdiction par ce pays du porc et du canola canadiens et les récentes frictions sur le bois d’œuvre montrent que les manifestations de puissance internationale empruntent de plus en plus la voie de l’économie.

Louis Vachon et Frédérick Gagnon
Respectivement président et chef de la direction de la Banque Nationale du Canada et titulaire de la chaire Raoul Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l’UQAM*

Sceptiques devant les promesses de la mondialisation, les États considèrent de plus en plus les relations économiques mondiales comme un jeu à somme nulle dans lequel les gains nationaux sont préférables aux gains collectifs. Certains n’hésitent pas à user de tous les moyens pour se donner un avantage concurrentiel, nuire à leurs compétiteurs ou déployer leur puissance économique pour obtenir des avantages géopolitiques : sanctions, vol de propriété intellectuelle, rejet d’accords commerciaux, cyberespionnage et espionnage économique.

Qu’est-ce que cela signifie pour le Canada

Ces tensions géoéconomiques ont au moins trois conséquences pour le Canada. Premièrement, il a souvent été dit que notre pays est une puissance moyenne et que ce statut lui permet généralement d’éviter d’être dans le collimateur des grandes puissances du système international, occupées à rivaliser entre elles. Or, le récent contentieux entre Ottawa et Pékin procède de cette rivalité. La réélection de l’administration américaine actuelle en novembre ne réduirait pas la tendance de Washington à concevoir la relation avec la Chine en ces termes. Mais même les démocrates sont plus convaincus qu’avant de l’importance de suivre la ligne dure face à la Chine. Le Canada devra s’adapter à cette nouvelle réalité.

Deuxièmement, alors qu’il est vrai que le monde a déjà connu d’autres périodes de tensions géoéconomiques, ce qui rend celle-ci potentiellement plus périlleuse pour le Canada est qu’elle se produit à un moment de l’histoire où la mondialisation et les technologies numériques démultiplient l’efficacité des stratégies de déstabilisation géoéconomique et la vitesse de leur mise en œuvre.

Nos entreprises et nos institutions publiques et financières ont fortement investi dans la cybersécurité ces dernières années, mais beaucoup restent vulnérables aux cyberattaques. Celles-ci peuvent permettre de voler des informations sensibles ou de paralyser des pans entiers de notre économie en quelques minutes et quelques clics de souris.

Troisièmement, si la pandémie de COVID-19 cause la crise économique mondiale que certains craignent, le Canada sera bientôt plongé dans un environnement international encore plus précaire, dans lequel les tensions géoéconomiques pourraient être exacerbées par la volonté d’États de relancer leurs économies plus vite que d’autres, ou de découvrir un vaccin en premier et de le réserver à leurs populations nationales avant de le partager avec le reste du monde.

Que devrait faire le Canada

Pour le gouvernement canadien, ce nouveau monde soulève un certain nombre de problèmes. Le premier est que le Canada doit définir comment il veut se comporter, soit concevoir ses nouvelles règles d’engagement dans cette nouvelle sphère géoéconomique. Par exemple, comment et quand devrions-nous utiliser les sanctions ou interdire des produits d’autres pays ? Deuxièmement, les tactiques géoéconomiques sont souvent utilisées en coordination avec d’autres outils géopolitiques, comme les cyberattaques et les campagnes de désinformation. Dans ce contexte, une coordination entre les différents ordres de gouvernement et une définition plus large de la sécurité nationale peuvent être nécessaires. Troisièmement, le gouvernement canadien peut aussi être tenu, dans certaines situations, de protéger les sociétés canadiennes contre les actions de gouvernements étrangers afin d’empêcher que la pression économique internationale ne devienne une pression politique locale. Dans ce cas particulier, Exportation et développement Canada (EDC) peut, avec l’ensemble de ses outils de gestion des risques, être l’instrument à utiliser dans ces circonstances.

Pour les sociétés canadiennes, cette nouvelle réalité a aussi plusieurs conséquences. Nos entreprises peuvent exceptionnellement devoir faire des choix stratégiques basés sur les réalités géoéconomiques définies par notre gouvernement. Un exemple provient de la décision de sociétés de télécommunication canadiennes de privilégier d’autres fournisseurs que Huawei pour la technologie 5G. Qui plus est, les réalités géoéconomiques et géopolitiques redéfinissent les chaînes d’approvisionnement mondiales en temps réel. Chaque chef d’entreprise canadien doit maintenant analyser attentivement comment son entreprise en est affectée et comment elle devrait se repositionner. En somme, la montée de la géoéconomie se traduira par bien davantage que des considérations financières : elle mettra à l’épreuve nos valeurs fondamentales et notre détermination.

* Les auteurs viennent de lancer l’Observatoire des conflits multidimensionnels au sein de la chaire Raoul Dandurand.