Se présentant comme la manifestation violente d’une problématique structurelle beaucoup plus vaste, la mort de George Floyd aux mains du policier Derek Chauvin le 25 mai dernier à Minneapolis permet, semble-t-il, d’entamer une réflexion collective — réflexion par ailleurs déjà entamée depuis longtemps au sein de plusieurs organisations militantes — quant au financement des différents corps policiers.

Didier-Piero Rochefort et Kaël Saint-Pierre
Étudiants respectivement au baccalauréat en sociologie à l’UQAM et au baccalauréat en sciences politiques à l’Université Concordia

L’idée qui traverse le présent texte se veut donc celle de problématiser, à travers le prisme de différentes disciplines — à savoir la sociologie, la science politique ainsi que la criminologie — l’enjeu du financement des services de police.

Parmi toutes les organisations militantes regroupées autour de cet enjeu, le MPD150 se trouve à être celle qui nous semblait offrir à la fois la plus grande pertinence, mais également la plus grande richesse, et ce, tant sur le plan pratique que théorique. Située à Minneapolis, cette organisation citoyenne a pour visée fondamentale l’érection d’une société évacuée du pouvoir policier. Ainsi, à l’instar de plusieurs autres organisations militantes, le MPD150 met de l’avant l’idée d’un « définancement » (defunding) progressif de la police. Au premier abord, l’ambition du MPD150 peut sembler aussi absurde qu’irréaliste, mais lorsque l’on s’attarde plus attentivement au projet ainsi qu’aux critiques adressées par l’organisation à l’égard de l’institution policière, il nous semble que celles-ci ouvrent la voie à une réflexion fondamentale, notamment quant à la façon de faire société et d’envisager le vivre-ensemble.

Comme l’indiquent les militant-e-s du MPD150, l’idée d’un définancement progressif n’équivaut pas — comme certain-e-s pourraient spontanément le croire — à un retour en arrière à un type de société où régnerait la loi du plus fort. Au contraire, ce définancement, conjugué à un refinancement des organismes communautaires ainsi que des organismes œuvrant en santé mentale, permettrait ultimement d’intervenir, disent-ils, en amont du problème de la criminalité.

Le postulat duquel émerge l’idée d’un définancement progressif de la police est le suivant : la criminalité se manifeste essentiellement au sein des milieux économiquement, socialement et culturellement défavorisés. Ainsi, il apparaît primordial d’insister sur l’importance des initiatives communautaires dans le maintien d’un faible taux de criminalité dans ces quartiers.

Or, sous l’égide de gouvernements néolibéraux depuis plus de 30 ans, on assiste au Québec et ailleurs dans le monde à une mise à mort de ces organismes sous prétexte que ceux-ci ne sont pas rentables économiquement. C’est précisément là où se trouve le paradoxe, nous disent les militant-e-s du MPD150. Le fait est que, ultimement, la police ne prévient que très peu la criminalité, ou à tout le moins elle constitue un moyen simple — trop simple sans doute — de prévenir un phénomène complexe qui, comme nous l’avons souligné, se veut la plupart du temps le produit de facteurs d’ordres sociaux et économiques.

En bref, il s’agirait de « relocaliser » le budget originellement alloué à la police vers des secteurs œuvrant dans une perspective de prévention et de justice réhabilitative qui permettraient, à terme, de diminuer la charge de travail des policières et des policiers. À cet égard, l’idée du définancement de la police, plutôt que d’être une critique du travail des policières et policiers eux-mêmes, se veut davantage une critique du rôle social démesuré occupé par la police au sein de nos sociétés. Gendarme, travailleur et travailleuse de rue, travailleur et travailleuse social-e, ce sont là des postes qui, semble-t-il, peuvent difficilement être occupés simultanément par une seule et même personne. Or, les compressions budgétaires des dernières décennies au sein des organismes communautaires par les différents partis néolibéraux tendent au contraire à accentuer la pression sur les policiers et les policières desquelles on exige dorénavant qu’ils et elles accomplissent des tâches pour lesquelles ils et elles ne sont manifestement pas formé-e-s adéquatement. En ce sens, il ne nous semble pas farfelu de soutenir l’idée que les politiques d’austérité budgétaire des dernières années puissent avoir contribué à surcharger de travail les agent-e-s de police qui, comme nous l’avons évoqué précédemment, doivent dorénavant cumuler des emplois qui, a priori, se voulaient occupés par d’autres membres du corps social.

On pourrait nous objecter que cet argument en est un qui, plutôt que de justifier le définancement de la police, tend à confirmer la nécessité d’augmenter les ressources financières octroyées aux corps policiers. Or, il nous apparaît clair, en regard de l’argument criminologique que nous avons présenté ultérieurement et sur lequel repose notre texte, qu’un réinvestissement dans des sphères de prévention de la criminalité, notamment l’éducation, l’art, la culture, mais également toute initiative en santé mentale ou encore en prévention de la toxicomanie, aurait des effets nettement plus bénéfiques socialement à moyen et long terme en ce qui a trait à la problématique de la criminalité. À cet égard, le travail des militant-e-s du MPD150 nous apparaît à nouveau comme un gisement d’exemples desquels il est possible de s’inspirer quand vient le temps de proposer des alternatives communautaires à la police pour prévenir une recrudescence du taux de criminalité dans les quartiers : augmentation du nombre de travailleuses et de travailleurs sociaux, d’intervenant-e-s en santé mentale, de travailleuses et de travailleurs de rue, de centres d’injection supervisée, de centres de désintoxication, etc.

En somme, c’est à une potentielle refonte en profondeur du rôle des policières et des policiers à laquelle nous invitent à réfléchir les récents événements de Minneapolis. Ce réaménagement de tâches proposé notamment par les militant-e-s du MPD150 pourrait permettre, nous le croyons, l’émergence progressive d’une nouvelle forme de maintien de la sécurité dans les quartiers qui serait, à terme, évacuée de sa forme militaire pour emprunter une forme davantage axée sur la résolution de conflits et la création de liens tangibles avec les communautés les plus vulnérables, à l’instar des neighbourhood community officers de la police de Toronto.