Cette lettre s’adresse à la ministre des Relations internationales et de la Francophonie, de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Nadine Girault

Marisa Berry Méndez Marisa Berry Méndez
Responsable des campagnes tactiques et réactions aux crises, Amnistie internationale

Madame Girault, permettez-moi d’abord de vous féliciter pour votre nomination à titre de ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration.

Outre vos compétences professionnelles, votre parcours en tant que femme d’origine haïtienne née aux États-Unis avant d’immigrer au Québec vous permet de mieux comprendre ce que vivent ceux qui quittent leur foyer afin de trouver une vie meilleure pour leur famille.

Vous avez été nommée à ce poste à un moment crucial où la pandémie de COVID-19 a permis de mettre en lumière des enjeux sociaux et des inégalités au Québec et ailleurs. L’un de ces enjeux est la manière dont nous traitons les travailleurs essentiels.

Si plusieurs d’entre nous sont demeurés à la maison pour protéger notre santé et celle de nos proches, d’autres ont dû continuer à aller au travail tous les jours. Ces personnes prennent soin de nos malades et de nos personnes âgées ; elles cultivent, transforment et vendent les aliments dont nous avons besoin ; elles nettoient et désinfectent ; elles travaillent dans les entrepôts d’où nous est acheminé tout ce dont nous avons eu besoin durant le confinement.

Notre société dévalorise généralement leur travail. Ceux qui remplissent ces fonctions reçoivent des compensations dérisoires et ont souvent de mauvaises conditions de travail. Pourtant, avec cette pandémie, nous nous sommes enfin rendu compte que leur travail est fondamental pour maintenir notre mode de vie.

Au cours des derniers mois, nous avons appris à mieux connaître ces travailleurs. Ce sont des demandeurs d’asile en quête de sécurité ; ce sont des travailleurs temporaires, venus ici au moyen de programmes de migration temporaire ; ce sont des personnes sans statut, qui n’ont peut-être pas reçu ici la protection qu’elles espéraient, mais qui ont estimé qu’elles ne pouvaient pas retourner dans leur pays pour des raisons de sécurité. Ce sont des personnes migrantes à statut précaire dont le droit de rester au pays demeure incertain.

Québec a l’obligation de protéger les droits de toutes les personnes présentes sur son territoire, sans égard à leur statut d’immigration. Et pourtant, nous avons appris que les droits de ces travailleurs sont souvent bafoués : leur droit au travail, leur droit à la santé, et dans certains cas, leur droit à la vie.

Plusieurs personnes migrantes sont recrutées par des agences de placement temporaire. Ces agences ciblent les personnes migrantes parce que ce sont les plus vulnérables des travailleurs. Elles font face à plusieurs barrières à l’emploi (la langue, l’absence d’expérience professionnelle canadienne ou québécoise, la discrimination, la non-reconnaissance de leurs expériences et études acquises à l’extérieur du pays) et elles se sentent ainsi obligées d’accepter les bas salaires et les mauvaises conditions de travail que leur offrent ces agences.

Nous savons maintenant que l’utilisation largement répandue d’agences de placement temporaire a contribué, au Québec, à la propagation de la pandémie. Les travailleurs essentiels ont été transférés d’un CHSLD à un autre par ces agences, propageant le virus parmi les personnes résidantes à chacun de leurs déplacements. Ces personnes ont aussi contribué, sans le vouloir, à la propagation communautaire dans les quartiers où elles habitent, frappant de façon disproportionnée les communautés racisées et à faible revenu. Les rapports des premières éclosions parmi les travailleurs migrants dans les champs du Québec montrent que ces éclosions ne sont pas dues aux travailleurs agricoles venus de l’étranger, mais plutôt aux travailleurs journaliers recrutés par les agences.

Une des leçons importantes de la pandémie est que, comme société, nous sommes aussi forts que notre maillon le plus faible.

Il est évident qu’au Québec, notre maillon le plus faible a été les personnes migrantes et les demandeurs d’asile, dont la force de travail est très recherchée, mais exploitée par des agences et des employeurs peu soucieux d’offrir des conditions de travail décentes. Ces travailleurs sont donc devenus des vecteurs involontaires de transmission du virus.

Comme vous le savez, les sacrifices de ceux qui ont travaillé de longues heures, qui ont été malades et sont même morts en première ligne de la pandémie ont déclenché des demandes de régularisation. Le premier ministre François Legault a annoncé que la ministre de l’Immigration – c’est-à-dire vous – examinerait la question au cas par cas. Ce n’est pas suffisant.

Notre économie et notre société ont un urgent besoin de ces travailleurs – ces personnes sont vraiment essentielles. Québec peut et doit reconnaître la contribution des travailleurs migrants dans le système de la santé, dans la production agricole et d’autres services essentiels, et doit s’assurer que leurs droits ne sont plus violés.

Comme les personnes migrantes sont en première ligne de la pandémie pour nous, le Québec doit aussi être en première ligne pour soutenir l’initiative du gouvernement fédéral de régulariser de façon permanente la situation de ceux dont le statut est précaire et leur conférer le certificat de sélection du Québec au besoin. Un statut légal entraîne l’exercice des pleins droits ; il ne s’agit pas d’un geste charitable envers nos « anges gardiens », mais plutôt d’une obligation légale qui nous incombe.

Nous devons reconnaître la contribution des personnes migrantes et réfugiées qui contribuent tellement à notre société et à notre économie, en garantissant la protection de leurs droits et en leur permettant de s’épanouir pleinement en tant que collègues et en tant que concitoyens.