La lettre s’adresse au premier ministre, François Legault, et au ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé

David Côté-Dion, Sarah Décarie-Daigneault et Julie Lapointe
Psychoéducateurs*

Notre profession, née au Québec dans les années 50, s’affiche depuis ses débuts comme une pionnière dans la prise en charge des jeunes ayant des difficultés d’adaptation. Cette discipline a donc su se ménager un domaine d’expertise bien spécifique en s’orientant sur la prévention et l’intervention dans le domaine de l’inadaptation psychosociale, de manière à rétablir un équilibre au sein des relations entre les individus ou les groupes et leur environnement social. En tant que membres de l’Ordre professionnel des psychoéducateurs et psychoéducatrices, nous croyons qu’il est temps de demander à nos représentants politiques de travailler à accorder une plus grande visibilité à notre profession.

À l’heure où nous nous adressons à vous, notre province fait face à une crise sanitaire sans précédent, crise ayant largement étendu ses ramifications, comme nous avons pu le constater dans les derniers mois, bien au-delà du domaine de la santé. Les enjeux sociaux, économiques, culturels et politiques qui ne cessent d’émerger comme une suite de défis à relever collectivement, semblent tous avoir un dénominateur commun : leur impact considérable sur la réalité quotidienne des enfants, des adolescents, des familles et des aînés, ainsi que sur leurs milieux de vie. En effet, la pandémie de COVID-19, les mesures de confinement et la multitude de conséquences que ces dernières ont engendrées ont donné lieu à une situation critique sous-jacente, à savoir la flagrante explosion de détresse psychologique au sein de la population.

Plus que jamais, les familles sont exposées à de nombreux stresseurs. Effectivement, se joint à l’incertitude financière et aux inquiétudes relatives à l’état de santé des individus et de leurs proches le grand risque de désorganisation familiale. Les enfants, en perte de repères, sans cesse mis au contact de l’altérité affectant leurs parents et contaminés par leur stress, deviennent plus anxieux, agités et perturbateurs qu’à l’habitude. Ils doivent également faire face à des retours à l’école éprouvants psychologiquement ou à une prolongation tout aussi perturbante du séjour à la maison. Inutile d’élaborer davantage : il est indéniable que beaucoup de Québécois sont plongés dans une situation critique qui est celle de devoir vivre chaque jour avec le défi de composer avec un réaménagement forcé de leur quotidienneté. Toutefois, une grande part de la population n’aura pas les outils, autant matériels que psychologiques, nécessaires pour s’adapter à ces changements.

Voilà donc que nous nous retrouvons aux prises avec un besoin collectif d’avoir accès à des ressources professionnelles précisément spécialisées dans l’accompagnement concret des individus et des groupes dans le but de travailler sur le développement, l’actualisation et le maintien de leurs capacités adaptatives. Alors qu’il est précisément ici question du rôle des psychoéducateurs, il apparaît incongru que notre champ d’expertise soit systématiquement occulté des communiqués gouvernementaux lorsque vient le temps d’élaborer les plans de mobilisation des ressources en santé mentale. Dans ce type de communication, le secteur psychosocial est défini comme le regroupement des psychologues et travailleurs sociaux, subsumant avec équivocité les autres professions connexes sous un évasif « etc. ».

Il est impératif que les gens soient capables de se reconnaître dans ce que nous proposons, qu’ils sachent que des consultations familiales sont disponibles et que nos services leur deviennent plus facilement accessibles.

De surcroît, il faut que le gouvernement travaille avec nous, psychoéducatrices et psychoéducateurs, afin de promouvoir l’accessibilité de nos services à toutes les branches de la population – il est inconcevable que notre profession : 1. ne soit pas exonérée de taxes comme les autres professionnels psychosociaux et 2. que la majorité des compagnies d’assurances aux Québec ne remboursent pas à la population des services aussi primordiaux dans le contexte actuel que la psychoéducation.

Sachant que les professionnels de notre discipline sont spécifiquement habilités à faire une analyse rigoureuse des besoins des individus, pour ensuite émettre une proposition exhaustive des mesures concrètes à mettre en place afin de favoriser leur adaptation aux situations difficiles, il apparaît absurde que l’énumération des soins thérapeutiques ajoutée le 20 mai 2020 sur le site quebec.ca ne mentionne même pas qu’un tel type d’accompagnement, bien distinct des autres ressources psychosociales, existe et est disponible.

En bref, considérant que la période de crise ravive pleinement l’urgence de développer et d'actualiser, autant pour les individus que pour la collectivité, des capacités adaptatives, et d’autre part que la valorisation des savoir-faire québécois est grandement susceptible d’engendrer des impacts positifs autant sur les plans cliniques que socioéconomiques, il semble absolument aberrant que notre profession, qui apparaît comme le point de ralliement ultime de ces différentes nécessités, ne soit en rien représentée dans les démarches étatiques d’enrayement de la pandémie. C’est pourquoi nous vous adressons expressément cette demande d'ouvrir avec nous un dialogue dans le but d’établir un plan de collaboration efficace. Nous n’attendons qu’à être mis à contribution.

* Au nom de l’Association canadienne des psychoéducateurs et psychoéducatrices (ACPP), ainsi que 603 signataires parents, psychoéducateurs, psychoéducatrices et collègues