Résonne encore dans mon esprit la légèreté des propos de ma collègue orthophoniste alors que nous allions partir vers Luling, en Louisiane, pour soutenir les personnes âgées vivant dans une morne résidence. Je m’étonnais de trouver entre nous deux un revolver sur la banquette avant de sa Cadillac blanche stationnée près de son magnifique immeuble coin Orléans et Dauphine du quartier français de La Nouvelle-Orléans : « Well, you know, my husband always tells me : "Nancy, when a black guy comes, you need to shoot first." » J’avais 25 ans, et j’étais sans voix.

Manon Guay Manon Guay
Ergothérapeute, chercheuse au Centre de recherche sur le vieillissement, professeure agrégée à l’École de réadaptation de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke

Depuis cet instant, j’ai contribué à faciliter le quotidien des personnes âgées américaines et canadiennes. J’atteste qu’il est tout aussi souffrant de ne pas se laver, s’habiller ou manger au moment et de la manière de son choix dans le Vermont, l’Arizona, le Maine, le Mississippi, le New Hampshire, que dans les Cantons-de-l’Est. Ces détresses se vivent dans les établissements et les domiciles par des personnes de tous les sexes, genres, orientations sexuelles, convictions politiques, états civils, religions, origines ethniques et couleurs de peau.

Or, longtemps avant la COVID-19, j’ai vu des systèmes meurtrir ces personnes âgées et leurs proches. Au sud et au nord du continent, ce sont des personnes avec des incapacités – et des capacités – aspirant à s’engager dans des activités qu’elles veulent, doivent ou aiment faire qui subissent une atteinte à leur dignité. Bien au-delà de la fréquence de leurs bains, elles sont freinées à grands coups de « ce n’est pas possible », intolérables à entendre et à dire dans des modèles organisationnels choquants.

De la discrimination dans bien des sphères

Maintenant que la discrimination systémique occupe l’espace public, l’un pourrait croire que ce concept est principalement lié au racisme dans les corps policiers. L’autre déplorerait que la discrimination systémique existe aussi lorsque des individus préconçoivent l’avancement en âge comme motif pour bafouer les aspirations d’une personne manœuvrant à travers des pratiques institutionnelles préjudiciables. L’une pourrait enfin invoquer que la discrimination systémique couve même dans des lieux d’enseignement et de recherche québécois.

Pour illustrer ce dernier point, tirons trois exemples récents vécus à l’Université de Sherbrooke. Le premier concerne les femmes enceintes de la Faculté de médecine et des sciences de la santé : jusqu’au mois dernier, les professeures s’absentant pour une grossesse perdaient automatiquement leur prime salariale de productivité. Ces bonus annuels gagnés grâce à une performance supérieure à la moyenne des professeurs au cours des deux années antérieures à la maternité étaient retirés aux femmes pour la durée de leur congé, et jamais remis à leur retour. En d’autres mots, travail égal, performance supérieure, salaire moindre ; un mantra indignant dans une université aspirant à se distinguer par ses valeurs humaines.

Le second exemple concerne les personnes handicapées : jusqu’à la semaine dernière, le protocole d’entente régissant les relations de travail de la Faculté de médecine et des sciences de la santé ne précisait que le « handicap physique » en tant que motif prohibé de pression, contrainte ou distinction injuste envers un professeur. De telles formulations laissent entendre que toutes les incapacités autres que physiques menant à la situation de handicap vécue par un professeur, notamment les incapacités psychologiques, ne seraient pas des motifs interdits de discrimination directe, indirecte ou systémique.

Ce genre d’aberration dans les écrits d’universitaires, s’intéressant de près ou de loin aux situations de handicap ou aux moyens d’y pallier, est inacceptable et contribue à stigmatiser leurs pairs souffrant de maladies mentales à un moment de leur vie.

Le troisième exemple témoigne de mon expérience de rédaction de la présente lettre. En écrivant sur la discrimination, j’ai consulté la définition du mot indignation dans le dictionnaire Usito, une excellente réalisation de l’Université de Sherbrooke. L’indignation est un « sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l’homme ». Puisque mon texte traite également de ce qui porte plus ou moins atteinte à la dignité des femmes, j’ai voulu savoir si l’indignation était genrée. Avec diligence, l’autrice m’a répondu que cette définition serait actualisée dès que possible pour qu’elle réfère dorénavant à humain et non à l’homme, avec un petit h. Ainsi, l’indignation n’est pas genrée et elle permet à la discrimination de s’effacer un mot à la fois.

En somme, si le sort des personnes de groupes racisés heurte le plus grand nombre par l’entremise du visage de George Floyd, celui des personnes handicapées, âgées ou non, est constaté en ces temps de COVID-19. Pour ma part, j’observe également de la discrimination dans des lieux de savoir. Tel qu’illustré, là aussi les correctifs sont tardifs lorsqu’ils ne sont pas carrément négligés. Notamment, l’égalité des chances dans l’accès aux promotions universitaires se fait attendre.

La discrimination est de toutes les couleurs : insidieuse et odieuse, elle transcende les caractéristiques immuables de personnes prises dans des systèmes difficilement modifiables. Vingt-cinq ans après la Cadillac blanche de Nancy, je joins ma voix à la tourmente qui gronde.