La lettre s’adresse au premier ministre, François Legault, au nouveau ministre de la Santé, Christian Dubé, et à la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais.

Sophie Zhang et Catherine Richer
Co-chefs adjointes hébergement, CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, et 221 médecins signataires en provenance des CIUSSS/CISSS, en plus des 200 membres de la Société québécoise de gériatrie*

Chers Monsieur Legault, Monsieur Dubé et Madame Blais,

Depuis des années, bien avant la COVID-19, les voix des soignants, des gestionnaires, des familles et des comités de résidants s’élevaient pour dénoncer les conditions des CHSLD. Elles n’ont pas été écoutées. Les médias et les politiciens ont préféré parler de deuxième bain et de menus, mettre des pansements sur quelques bobos, puis passer à autre chose. Il a fallu la pandémie et un nombre tragique de décès pour que le sort des personnes âgées hébergées fasse les manchettes et que soit entamée une réelle conversation publique sur les défaillances du système québécois, dont les CHSLD – non par hasard – ont fait piètre figure dans le monde.

Nous, médecins réguliers et dépanneurs en CHSLD, tenons à profiter de ce moment historique et cette tribune pour passer un message au gouvernement : il n’y aura plus de retour possible aux temps pré-COVID-19. Il faut que ça change, et vite.

Travaillant également en clinique, à l’urgence, aux soins à domicile, en soins palliatifs et à l’hospitalisation, nous sommes témoins depuis trop longtemps d’un double standard dans le réseau, parfois au sein même d’un CISSS/CIUSSS, en défaveur du secteur hébergement.

Alors que les hôpitaux ont le droit à des surplus de personnel, on nous l’interdit. Alors que des hôpitaux tertiaires sont construits à coup de milliards, nous n’avons même pas les équipements médicaux de base pour fonctionner au quotidien. Alors que des embauches importantes ont lieu en GMF, nous sommes en déficit chronique de toutes les classes de professionnel depuis des années. Alors que les cliniques ont des excès de budget informatique qui leur permettent d’acheter des tablettes à tous leurs membres, nous n’avons même pas accès à un ordinateur fonctionnel par unité. Alors que la majorité du réseau est en voie de compléter la transition vers les dossiers électroniques, il n’y a même pas de plan en ce sens pour les CHSLD. Et on en passe.

Le même « deux poids, deux mesures » a été vécu avec la COVID-19. Pendant que les hôpitaux se préparaient pour la guerre, avec le déploiement massif de lits et d’infrastructures, nos centres, par manque d’effectifs et d’équipement, ne pouvaient même pas respecter les mesures de base en prévention et contrôle des infections, comme le personnel dédié à la COVID-19 et la création de zones chaudes. Il y a eu de longs délais avant que nous puissions faire des dépistages et encore d’autres délais avant que nous puissions protéger adéquatement notre personnel.

Entre-temps, le ministère nous sommait de garder les patients infectés et d’éviter à tout prix les transferts hospitaliers. Nous avons répondu à l’appel : nous avons soigné sur place nos patients, même très malades, transformant nos milieux de vie en mini-hôpitaux… souvent au prix du bien-être de notre personnel déjà épuisé. En effet, la tendance vers des soins de plus en plus actifs dans nos CHSLD est amorcée depuis longtemps. Pourtant, il est inconcevable que nous puissions offrir des soins médicaux plus intensifs à des patients plus complexes sans ressources humaines et matérielles supplémentaires. Messieurs Legault et Dubé et Mme Blais, soyons donc clairs pour la suite : nous n’accepterons plus l’inacceptable.

En attendant la deuxième vague, pour éviter une autre tragédie à l’automne, voici des pistes de solutions à déployer d’urgence en CHSLD : des ratios d’effectifs infirmiers et préposés rehaussés et humains, permettant au personnel de ne pas juste donner des soins minimaux, mais des soins optimaux. Des salaires et des conditions de travail attrayants, à la hauteur des demandes des préposés et des infirmières. Une structure de gestion et de ressources humaines permettant la stabilité des effectifs dans un même centre, sans avoir continuellement recours aux mobilités inter-site, au temps supplémentaire obligatoire ou au personnel d’agence. Un rehaussement massif de toutes les classes de professionnels de la santé (techniciens en réadaptation, ergothérapeutes, nutritionnistes, pharmaciens, travailleurs sociaux, éducateurs, intervenants en loisirs) pour une réelle prise en charge multidisciplinaire. Un budget augmenté et flexible pour les équipements médicaux et informatiques, à égalité avec les autres milieux de soins. Des investissements importants et pérennes pour la rénovation des infrastructures existantes, entre autres la transformation des chambres et salles de bain partagées en chambres privées, en plus de la construction de nouvelles infrastructures. Le déploiement du dossier médical électronique. Une gouvernance locale forte et efficace, adaptée à la clientèle de chaque centre.

Si les enjeux soulevés ici, qui sont à la racine de la crise en CHSLD, ne sont pas réglés, la promesse des Maisons des aînés ne s’avérera qu’une illusion, le même fond sous une autre forme.

Tout projet pour personnes âgées devra tenir compte de l’écart formidable entre les services offerts par nos institutions désuètes et les besoins actuels d’une clientèle en grave perte d’autonomie et de plus en plus lourde sur le plan médical.

Par ailleurs, nous sommes très inquiets du rôle que le secteur privé aura à jouer dans les Maisons des aînés, car nous avons vu la catastrophe des CHSLD privés en Ontario et au Québec, où le profit l’a emporté sur le bien-être du personnel et des résidants. Il nous faut une garantie que les enjeux monétaires ne seront plus jamais une excuse pour la piètre qualité des soins.

Chers messieurs Legault et Dubé et Mme Blais, nous les médecins en CHSLD demandons, comme minimum, la dignité pour nos collègues et nos patients. Comme idéal, un traitement juste et égalitaire au sein du réseau de la santé. Longtemps avant la COVID-19, nous étions là pour faire entendre les voix de ces « bâtisseurs du Québec » et nous continuerons à être là, à défendre les plus vulnérables de la société, même quand ce ne sera plus un sujet d’actualité. Si vous ne nous aidez pas à changer les choses, nous serons des centaines à venir cogner à vos portes, avec la population québécoise derrière nous.

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