L’échec du Canada à se faire élire comme membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies est encore plus cuisant que celui de 2010. Cette fois, il n’y a même pas eu de deuxième tour !

Yves Pétillon Yves Pétillon
Membre du Groupe de réflexion sur le développement international et la coopération (GREDIC), et cinq cosignataires*

Des commentateurs ont déjà fourni plusieurs explications de cet échec. Pour notre part, nous pensons que les questions liées à l’aide au développement international et à la lutte contre les changements climatiques ont joué un rôle déterminant dans cet échec. Nous souhaitons que le Canada s’attaque sans délai à corriger le tir dans ces domaines.

La Norvège et l’Irlande ont vraisemblablement reçu l’appui massif des autres pays européens. Pour compenser cela, il aurait fallu que le Canada bénéficie de l’appui aussi massif des pays en développement et particulièrement des nations les moins avancées et les plus pauvres qui sont en grande partie africaines. Cela n’a vraisemblablement pas été le cas.

En matière d’aide au développement international, le Canada est vraiment un « cancre », notre budget d’aide ne représentant plus que 0,26 % de notre PIB par rapport à l’objectif de 0,7 % fixé internationalement, un consensus qu’il a lui-même accepté.

De plus, le pourcentage canadien est en baisse constante même depuis l’arrivée au pouvoir du Parti libéral, en 2015. Il est évident que dans ce domaine, le « Canada n’est pas de retour », contrairement aux affirmations du premier ministre Trudeau. La Norvège est l’un des rares pays qui consacrent plus de 1 % de son PIB à l’aide internationale, et même l’Irlande, à 0,31 %, surpasse le Canada !

Au Canada, le budget de la défense est en augmentation constante. Il était, en 2019, de 0,31 % du PIB et montera à 1,48 % au cours des prochaines années. De plus, le Canada a préféré fournir à l’OTAN des troupes positionnées dans plusieurs pays de l’Europe de l’Est, et non pas aux missions de maintien de la paix des Casques bleus dans plusieurs pays africains aux prises avec des conflits sanglants, à part une petite mission militaire sanitaire au Mali en 2019 pour six mois seulement.

Il est très probable que plusieurs dirigeants africains aient bien remarqué ce manque sérieux d’implication, malgré les promesses faites…

On se souviendra aussi que le Canada a élaboré une nouvelle politique « féministe » d’aide au développement. Visiblement, cela n’a pas joué positivement dans le vote des pays pauvres. Même si l’objectif est noble, plusieurs dirigeants en Afrique considèrent qu’il y a aussi bien d’autres priorités et besoins criants, tels l’accès à l’eau potable, l’éducation, la santé et le renforcement de la gouvernance des institutions étatiques, sans lesquelles aucun développement ne peut avoir lieu.

Plus grave encore, le Canada, dans sa nouvelle « Politique féministe », ne fait nulle mention de l’accord de Paris de 2005, qui établissait des critères de l’efficacité de l’aide. Au nombre de ceux-ci, mentionnons l’appropriation par les pays pauvres des priorités de leur développement ; l’alignement des pays donateurs sur ces priorités ; l’harmonisation des programmes des pays donateurs pour devenir complémentaires et éviter de se concurrencer. Tout se passe comme si ce sont des visions canadiennes du développement qui prédominent de nouveau, et non les priorités des pays aidés.

La « tiédeur » de notre pays en matière de lutte contre les changements climatiques peut aussi avoir négativement influencé les pays pauvres qui souffrent le plus des conséquences de ces changements. Non seulement le Canada est loin d’atteindre les objectifs de réduction de gaz à effet de serre qu’il s’est donnés, mais il n’a pas non plus pris d’initiatives remarquables sur le plan international, particulièrement en ce qui concerne les pays les plus touchés. En 2015, le Canada a annoncé une contribution de 2,65 milliards de dollars sur cinq ans pour aider les pays pauvres à s’adapter aux effets dévastateurs des changements climatiques, dont ils ne sont nullement responsables. Il n’a cependant pas été précisé si cette somme s’ajoutait ou non à l’aide au développement existante et nous sommes déjà en 2020, sans qu’une suite soit annoncée.

L’échec subi par le Canada ne doit cependant pas décourager les Canadiens, qui peuvent être fiers du passé de leur pays, qui a déjà été un leader respecté dans plusieurs dossiers multilatéraux importants : la création des Casques bleus, la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, la convention d’Ottawa d’interdiction des mines antipersonnel, le protocole de Montréal sur la protection de la couche d’ozone, etc.

Le premier ministre Trudeau a déclaré au lendemain de notre défaite que le Canada continuera à jouer des rôles importants sur le plan multilatéral. Il faut espérer que cette intention se concrétise et qu’on passe des mots aux actes concrets. Il en est de la responsabilité des éléments de la société civile canadienne progressiste de pousser davantage en ce sens pour que le slogan « Le Canada est de retour » devienne une réalité.

*Cosignataires : Robert Letendre, Nigel Martin, Mario Renaud, Nicole St-Martin et Pierre Véronneau, membres du Groupe de réflexion sur le développement international et la coopération (GREDIC), formé d’anciens dirigeants d’ONG de coopération et d’anciens cadres de l’ACDI. Le GREDIC est affilié à l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH) de l’UQAM.