T’es mon père.

Simon Kretz Simon Kretz
L’auteur est chef de pupitre, adjoint au directeur de l’information de La Presse

T’es arrivé au Québec en 1953 avec quelques dollars en poche, des rêves plein la tête, une petite fortune d’audace et de talent. Et surtout, un diplôme de l’École hôtelière de Strasbourg, parce qu’en ces temps d’après-guerre, en Europe, la vie, « c’était vivre et manger ».

T’es venu en quête d’aventure. T’as trouvé encore mieux : l’amour. Avec maman, tu nous as ouvert sur le monde, tu nous as transmis ta passion pour la nature, les grands espaces et le sport. Et des valeurs qui se résument en trois mots : famille, amis, travail.

Exigeant, oui. Mais jubilant dans nos victoires. Compatissant dans nos défaites. Avant chaque course, avant chaque partie, avant chaque escapade d’un week-end, ton éternel conseil :

– S’il te plaît, fais attention…

T’es mon père.

Un original qui allait au boulot en ski de fond. Qui a travaillé dans le Nord-du-Québec bien avant les barrages. Qui faisait semblant de prendre pour les Bruins, juste pour mettre un peu de piquant au début de la première période. C’était dans le temps de Lafleur et de Dryden, fallait avoir le sens du sacrifice…

À Val-David, on était la seule maisonnée du village qui avait un bouc, des lapins, des pigeons et un raton laveur apprivoisé. Des fleurs, des légumes, des petits fruits, des fines herbes… Au fil des ans, t’as fait pousser à peu près tout ce qui était légalement possible au nord du 49e parallèle. Le temps de quelques étés, il se peut fort bien que j’aie vu fleurir les seuls edelweiss à l’ouest des Alpes. Au mariage de ma sœur, notre terrain avait les allures d’un petit jardin botanique.

Quand je suis entré à La Presse, je savais que t’étais fier, mais plus tard, j’ai mieux compris pourquoi.

– Tiens, apporterais-tu de la confiture de mirabelles à Foglia ?

T’es mon père.

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Marcel Kretz dans les années 50

T’as fait un métier de fou. La cuisine, c’est du sport. Debout, tout le temps debout, ça use, tes hanches te le rappellent tous les jours. Pis la chaleur des fourneaux, les attentes des convives dans la salle à manger, attirés par la réputation de la table du premier Relais et Châteaux du Canada.

T’es devenu un allié de petits producteurs locaux bien avant que ça devienne la norme. Un ambassadeur de la cuisine d’ici, de Francfort à Singapour en passant par Jérusalem. Un modèle, un mentor pour des cuisiniers qui brillent encore aujourd’hui. Une carrière récompensée par des médailles olympiques, l’Ordre du Canada et celui du Québec, et tant d’autres hommages.

T’es mon père.

Je te connais pas de regrets, sauf un peut-être : t’aurais voulu être plus souvent à la maison.

Tu te tortures encore avec ça ? Arrête. T’as été un père généreux. Le travail t’a volé des moments précieux en famille, bien des réveillons. Mais ta longue vie t’a permis d’en vivre tant d’autres, avec maman, tes trois enfants, tes cinq petits-enfants et ton arrière-petite-fille.

D’ailleurs, mon petit Lou Marcel s’est pas mal inquiété pour toi ces derniers temps.

– Est-ce que grand-papa est encore à l’hôpital ?

– Non, mon coco.

Des semaines aux soins intensifs. Confiné. Maudite pandémie. Seul avec tes pensées, tes souvenirs, les diagnostics pessimistes, sans qu’on puisse te tenir la main, replacer la couette blanche sur ton front. Sans qu’on puisse te dire, en personne, je t’aime papa.

Mais voilà, à 89 ans, tu nous donnes encore des leçons de vie, de courage. T’es de retour à la maison avec maman, ta bien-aimée. Prêt pour l’été. Curieux de voir ce que ton jardin te réservera comme surprises.

T’es mon père.

Chaque fois que je le dis, tu peux pas savoir à quel point j’en suis fier.