La pandémie de COVID-19 a amené les autorités publiques à imposer des mesures comme la « distanciation sociale ». Il nous apparaît que cette expression est à la base empreinte d’une orientation péjorative. Établir une distance, favoriser l’isolement, ériger un mur, empêcher les liens, générer la peur de l’autre : voilà ce à quoi on pense en premier en utilisant le terme « distanciation sociale ». Il nous apparaît que l’expression « maintien d’une zone de respect sanitaire » aurait mieux traduit l’intention et la fonction de cette nouvelle convention.

Denis Soulières et Christian Agbobli
Respectivement hématologue et oncologue médical, et professeur titulaire à l’UQAM *

Parce que, par ailleurs, la distanciation sociale, basée entre autres sur la race, existait déjà au Québec et dans nombre de sociétés avant la pandémie. Sans prétendre que le racisme d’antan voulant affirmer une supériorité intellectuelle, morale et physique par l’oppression soit encore présent, il n’en demeure pas moins que, volontairement ou pas, bien des lieux sociaux sont encore teintés par la différence. Parce que c’est de cela qu’il est question : établir une différence en se basant sur la couleur de la peau et les origines.

La distanciation raciale fait en sorte que bien des individus, groupes et milieux cherchent encore à établir une distance, et pas dans un but sanitaire !

Distance par peur, par inconfort, par incapacité de s’adapter, pour signifier que l’on ne veut pas créer de liens. Cette distanciation n’est pas aussi ostentatoire que les actes sauvages de dénigrement ou de violence, mais elle est l’expression d’un problème sous-jacent, de conventions anciennes que l’éducation et le temps n’ont pas encore effacées, d’une faible capacité d’adaptation.

Si dans l’embauche dans le milieu du travail, dans l’accès à l’éducation et au logement, dans l’obtention de soins à l’hôpital, on fait preuve de ce désir de distance, alors le mot systémique s’applique bien.

Des soins caucasiens

Donnons l’exemple des soins de santé : il existe des soins structurés et financés pour des maladies surtout caucasiennes. Les soins spécialisés répondant aux besoins de personnes d’autres races sont nettement plus rares. Ces pathologies ne sont pas l’objet d’un enseignement aussi attentif chez les futurs professionnels de la santé et les aires de recherche sur les pathologies sont nettement sous-financées. Et même si l’accès aux soins est possible, comme au Québec, cela n’assure pas pour autant des soins adaptés et pertinents. Peut-on alors parler de chances équivalentes ou équitables face à la maladie ?

Le domaine de la santé fonctionne encore avec une telle distance, malgré l’immigration qui a modifié significativement la démographie québécoise et qui aurait dû mener ses dirigeants à adapter l’offre de services.

Le réseau de la santé a le plus grand potentiel et la plus grande obligation de se réinventer face à une société changeante. S’il n’opère pas de variations dans son offre de soins, alors même que ce champ de la société civile doit être un des plus tolérant et ouvert à la différence, il y a raison de penser que bien des pans de la société civile n’ont pas non plus mis fin à la distance, même s’ils n’exercent plus de répression.

Les événements récents ont mis l’accent sur l’attitude et les actions des corps policiers. Peut-être est-ce que parce que c’est le lieu qui risque le plus d’appliquer avec autorité la distanciation sociale et raciale qui fait encore partie de notre société ? En effet, à titre d’exemple, la police de Montréal reconnaît l’existence du profilage racial, mais affirme qu’il ne reflète pas l’éthique et la déontologie de ce corps de métier. Il lui revient d’expliquer si cette interprétation s’oppose à celle de la Charte des droits et libertés. Il serait néanmoins faux de prétendre que la solution au racisme ne passe que par la réforme des corps policiers, bien que leurs pratiques doivent être revues pour éviter les abus et l’exacerbation des tensions interraciales.

Examiner le pouvoir

La solution passe par un examen de tout exercice du pouvoir qui peut mener à des mesures d’exclusion, en ressources humaines, en enseignement, en soins de santé, en offre de tout service public ou privé. Chacun, simple citoyen, administrateur ou politicien, sait dans son for intérieur s’il exerce instinctivement ou volontairement une distanciation sociale, s’il favorise la perpétuation de standards qui ne sont pas nécessairement violents, mais qui nient notre devoir de respect, d’égalité et d’accueil. Le changement doit nécessairement s’articuler autour d’un leadership significatif.

Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. C’est ainsi que George Orwell faisait état de la justice, de l’égalité, de l’équité, telle que décidée par les dirigeants et secondairement assimilée par les citoyens. Il est donc probable que ceux qui nient l’existence d’un racisme systémique au Québec s’arrêtent au fait qu’il n’y a pas de flagrante démonstration hégémonique des Caucasiens ou Québécois de souche et que les lois ne discriminent pas en soi. C’est juste, mais c’est une analyse trop simple et limitative. Ces personnes devraient poser la question inverse en se demandant comment les agissements ont été modulés pour assurer que les différences raciales ne deviennent pas une occasion de plus de distance sociale.

Autrement dit, quels sont les actes quotidiens de chaque citoyen et de l’État pour assurer que ce qu’on offre au Blanc soit aussi offert au Noir, ou à tout autre groupe défini par la race.

En cas d’espèce, notons seulement l’importance donnée à des maladies orphelines québécoises comme la tyrosinémie, la fibrose kystique, qui affectent essentiellement les Caucasiens, alors qu’on fait moins de cas de maladies comme la thalassémie et la maladie falciforme qui touchent presque exclusivement des non-Caucasiens, mais dont l’incidence dépasse maintenant plusieurs pathologies caucasiennes.

Quand on veut prévenir les actes de racisme, il faut aussi regarder ailleurs que dans les corps policiers. Il faut un Québec qui appelle à une éducation qui se définit autrement que par la distanciation sociale, qui s’indigne en bloc contre la négation de droits, qui s’ouvre à une immigration qui aide le Québec et que l’on doit aussi aider en retour en s’intéressant à elle et à ses besoins spécifiques.

Robyn Maynard, dans un ouvrage-choc (NoirEs sous surveillance), a bien révélé que le Québec et le Canada ont une histoire propre de racisme. De fait, ses relents ne devraient pas être occultés par des comparaisons avec la situation aux États-Unis qui est désastreuse et perpétuée par un leader peu sensible. Il nous appartient de comprendre ce qui affecte encore nos relations avec les citoyens autres que caucasiens dans le quotidien.

Tous ont hâte à la levée des restrictions de distanciation physique qui sont présentes depuis la pandémie, alors que celles-ci ne s’appliquent que depuis trois mois. Imaginez ressentir les effets de la distanciation raciale toute une vie…

Denis Soulières est aussi directeur de la Clinique d’hémoglobinopathie et de thalassémie du CHUM ; Christian Agbobli est cofondateur du Groupe d’études et de recherches axées sur la communication internationale et interculturelle, UQAM