Des nouvelles de Gustavo, travailleur agricole mexicain au Québec

Danièle Bélanger et Guillermo Candiz
Chaire de recherche sur les dynamiques migratoires mondiales, Université Laval

D’abord, on lui a dit qu’il ne pourrait pas venir au Canada cette année, la frontière étant fermée à tous les non-citoyens. Gustavo vient au Canada depuis 10 ans, tous les étés, dans une ferme de la Montérégie.

Il a eu un appel de l’agence gouvernementale qui s’occupe du programme : finalement, le Canada fera une exception. Les patrons ne s’en sortiront pas sans eux. Les dirigeants ont décidé de les laisser entrer.

La date est incertaine, il saura la veille du départ quand il partira. C’est comme cela chaque année. On lui explique qu’il y aura une quarantaine stricte à l’arrivée.

Il reçoit l’appel. Il doit voyager vers la capitale mexicaine, Mexico, pour prendre son avion. Il rejoint ses compagnons pour le long voyage vers Mexico en autobus.

Il embarque dans l’avion pour le Canada. Tous sont contents de partir, mais ils sont très nerveux. Nous sommes en pleine pandémie. Les frontières sont fermées, mais ouvertes pour eux, travailleurs étrangers essentiels, qui viennent assurer notre sécurité alimentaire. Les gens qui en ont les moyens se confinent et se protègent.

Ils sont 60 000 travailleurs étrangers essentiels chaque année au Canada et environ près de 13 000 au Québec.

À l’arrivée, l’autobus du patron est là. Il est tellement content de les voir ! Mais la saison s’annonce difficile. Elle commence par 14 jours d’isolement.

« Bonjour, écrit Gustavo, nous sommes bien arrivés et nous voilà en quarantaine. Un par chambre ; on dépose la nourriture à notre porte. Une infirmière me téléphone chaque jour pour me demander à combien est ma température corporelle. Je n’ai rien à faire, aidez-moi mes amis, le temps est si long. Salutations à tous les deux. »

Plus que quatre jours et Gustavo pourra enfin travailler.

« C’est la première fois que je passe du temps seul comme cela de toute ma vie. Je parle avec ma femme et mes enfants au Mexique tous les jours. Je me demande parfois pourquoi je suis venu, ma femme a si peur que je tombe malade ici. »

Enfin, le travail commence. Le patron est content, les travailleurs aussi.

« Tout va bien, mais nous ne pouvons pas sortir du tout, même pas pour faire nos courses. Le patron ne nous laisse pas. Il fait les courses pour nous. Nous n’avons aucun contact avec le monde extérieur. Allez manger au McDo, le jeudi soir, comme les autres années, nous manque. Normalement, c’est notre seule sortie de la semaine. Mais cette année, pas de McDo. Juste les saucisses du Maxi achetées par le patron avec notre argent. Oui, le logement est OK, on a des chambres individuelles donc on peut respecter la distanciation sociale. »

Un homme respecté

Au Mexique, où nous l’avons rencontré, Gustavo est un homme respecté par son entourage, un apiculteur chevronné et un père de famille fier. Au Québec, il est réduit à n’être qu’une force de travail. Il étudie le français, seul le soir. Il n’a droit à pratiquement aucun service du gouvernement, c’est un temporaire agricole, un travailleur essentiel.

« Mais dis-moi, on a entendu dire qu’il y a une subvention salariale de 100 $ par semaine, est-ce pour nous aussi ? Peux-tu nous aider ? Même si tu dis que c’est pour tous, le patron a dit hier que nous ne sommes pas éligibles. »

Il y a une inondation dans le village de Gustavo au Mexique, sa femme et ses enfants souffrent beaucoup de la situation.

« L’eau ne se retire toujours pas, elle stagne. Ils n’ont pas d’eau potable, pas d’électricité. Et moi, je suis loin. »

Le patron dit que la subvention salariale est pour ceux qui vivent toute l’année au Québec. D’après nos informations, les travailleurs agricoles ont droit à ce supplément. Nous alertons nos collègues d’organisations communautaires qui viennent en aide aux travailleurs étrangers agricoles.

« Aujourd’hui, nous n’avons pas beaucoup travaillé parce qu’il pleuvait beaucoup ce matin. Le centre d’aide aux migrants que tu nous as référé dit que nous avons droit à la subvention. Un travailleur est malade, ils l’ont mis seul dans une maison. Oui, ils vont le tester, on va voir. »

« Merci pour l’information sur la subvention, je vais demander au patron le numéro de son entreprise agricole pour que tu m’aides avec le formulaire en ligne. Honnêtement on dirait que ce sera compliqué, que l’on n’y arrivera pas. Merci de nous aider. »

« On n’a pas encore de nouvelles de notre compagnon qui est malade. On ne sait pas ce qu’il a. Non, on n’a pas été testés. »

Des nouvelles de Maria, femme d’un travailleur migrant du Mexique

Chaque année depuis 10 ans, Maria voit son mari partir pour le Canada travailler dans nos champs. Elle reste dans le village avec ses enfants, en attendant la fin de cette longue saison de monoparentalité. Heureusement, il y a WhatsApp. Maria parle souvent, très souvent avec son mari : jusqu’à deux ou trois fois par jour. C’est beaucoup mieux qu’il y a 10 ans. Parfois, Maria doit sortir le soir faire une course et son mari reste avec les enfants pendant ce temps-là, depuis son téléphone, dans la région de Saint-Rémi. Il n’y a pas que le travail agricole qui est saisonnier, la vie familiale et conjugale l’est aussi.

« Bonjour, notre maison est inondée, complètement, presque un mètre de hauteur. J’ai tout perdu de ma petite boutique où je vendais de la papeterie. Je n’ai sauvé que mon imprimante. Mon mari est au Canada, mais ici nous voilà seuls sans aide dans cette terrible inondation. Nous sommes sans électricité et sans eau potable. »

C’est la tempête tropicale Cristobal qui a causé cette situation. Elle a frappé le Mexique début juin. Dans la région d’origine de Maria, c’est environ 600 mm de pluie qui sont tombés.

« Si mon mari ne part pas, nous serons ensemble et on s’entraidera. Mais nous n’aurons pas d’argent. Oui, je suis très inquiète pour lui. J’ai lu que deux travailleurs sont décédés de la COVID-19 au Canada et qu’ils étaient très jeunes. Je tente de m’occuper des enfants mais dans la situation actuelle, c’est difficile. Merci de vous soucier de nous et de nous écrire. »

*Les auteurs effectuent des travaux de recherche sur les travailleurs agricoles temporaires au Québec et en Ontario depuis plus de 10 ans. En avril 2019, ils ont rencontré une vingtaine de travailleurs agricoles saisonniers dans leurs villages d’origine au Mexique. Ce texte est tiré de leurs contacts WhatsApp avec ces travailleurs maintenant au Québec et leurs conjointes au Mexique en cette saison particulière.