Tracer une trajectoire de développement plus durable implique d’assumer notre point de départ, notre réalité et la vitesse à laquelle nous pouvons progresser. Car en plus de varier d’un domaine et d’un secteur d’activité à l’autre, ce point de départ, cette réalité et cette vitesse ont changé depuis cette pandémie.

Juste Rajaonson Juste Rajaonson
Géographe, ambassadeur du Groupe des Trente et membre de la cohorte 2020 de l’Avant-garde du CIRANO

Depuis quelques mois, trois constats apparaissent évidents.

Cette pandémie a d’abord fait la démonstration que nous ne pouvons pas survivre longtemps sans activité économique. Jusqu’à 40 % des entreprises employant des dizaines de millions de salariés dans le monde pourraient ne pas rouvrir après cette lutte contre le coronavirus. Même les pays et les régions comme le Canada et le Québec, qui ont su changer les pansements rapidement pour stabiliser leur écosystème entrepreneurial, ont perdu des entreprises par milliers et des travailleurs par dizaine et centaine de milliers. Jusqu’à 270 milliards de dollars ont été débloqués par le gouvernement fédéral à l’échelle du pays et au moins 11 milliards par le gouvernement du Québec à l’échelle de la province pour permettre le maintien et la continuité de nos activités économiques et sociales. Nous connaissons maintenant le coût d’une pandémie et nous n’aurons ni les mêmes moyens, ni la même capacité lors d’une prochaine crise similaire.

Cette pandémie a également fait la démonstration qu’altérer le paysage naturel au rythme de notre consommation mondiale actuelle de ressources naturelles, même au nom du développement technologique, ne laisse pas suffisamment de temps à la nature pour se stabiliser, ni à nos sociétés pour s’adapter. Il s’ensuit ce que nous vivons aujourd’hui. Si nos stratégies de relance des activités économiques et sociales consistent uniquement à produire plus de masques, plus d’équipements médicaux et plus de médicaments ou à développer de nouvelles infrastructures et des technologies innovantes pour être plus résilients, alors nous n’avons rien compris. Car fondamentalement, nous allons continuer, comme avant, d’altérer le paysage naturel pour produire et la nature n’aura pas plus de temps pour se stabiliser.

Cette pandémie a aussi fait la démonstration que les inégalités sont réelles à l’intérieur des pays, dans chaque province, au sein des régions, voire à l’échelle des villes, des quartiers et entre les individus. Nous savons même aujourd’hui ce qu’elle coûte en dollars et en vies humaines. Des écarts que nous avons réussi à réduire au bout de 33 ans se sont de nouveau creusés à toutes les échelles territoriales. Des milliers de travailleurs de première ligne offrant des services essentiels sont parmi les plus exposés au virus et les moins capables d’absorber son impact financier. Dans le monde, des millions de travailleurs ne bénéficient pas de filets de sécurité sociale ni des plans de relance des autorités publiques, car ils vivent d’une économie « informelle ».

Comme après chaque crise, nous déterminerons de nouvelles manœuvres financières et fiscales pour relancer les mêmes activités économiques pré-pandémiques.

Pourtant, la source la plus probable de la prochaine crise est connue. Il s’agit de la reprise de l’altération des paysages naturels au service de notre consommation, à la même vitesse et avec la même ampleur qu’avant et qui ne laisse pas le temps à la nature de se stabiliser, ni à l’humain de s’adapter. Elle proviendra du braconnage de milliers d’animaux exportés dans des pays complètement étrangers à leur génétique, au nom de l’exotisme culinaire. Elle proviendra des milliers d’hectares d’anciens sites miniers et de coupes à blancs répertoriés à chaque année que l’on ne parvient pas à réhabiliter et qui forcent la migration de la faune et de la flore vers des milieux qui leurs sont hostiles. Elle proviendra de la contamination de millions de mètres cubes d’eau douce et d’océan par nos matières résiduelles qui infecteront notre chaîne alimentaire.

Les solutions

Nul besoin de calculs compliqués pour déterminer que la création d’un marché pour la gestion de ces quelques exemples d’altération du paysage naturel pourrait coûter moins chers que les centaines de milliards de dollar que nous risquions de débourser si l’histoire se répétait. Ce nouveau marché sera celui de nouvelles entreprises essentielles, de nouveaux modèles d’affaire à échelle humaine et de la création de tâches de travail variées qui n’excluent pas en fonction du niveau d’éducation ou de qualification.

C’est sur ce genre de solution que les décideurs, les spécialistes de la finance et de l’économie et les dirigeants d’entreprises devraient se pencher, de concert avec des spécialistes de la santé publique, des spécialistes des sciences de l’environnement, des éducateurs, des aménagistes et des représentants de groupes sous-représentés dans l’économie conventionnelle. Car maintenant que nous connaissons le coût du « traitement » d’une pandémie, peut-être trouverons-nous le coût de la prévention avantageux.