Voici le deuxième d’une série de textes d’opinion sur les effets sociaux à long terme de la pandémie, rédigé par des membres du Comité sur les impacts de la COVID-19 de la Fondation Pierre Elliott Trudeau

Cindy Blackstock Cindy Blackstock
Directrice générale de la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations du Canada et professeure adjointe à l’Université McGill

Le gouvernement canadien fait preuve de duplicité lorsqu’il s’agit de racisme systémique. Il appelle à l’éradication de toutes formes de racisme, tout en le perpétrant à grande échelle contre les Premières Nations et d’autres groupes.

Depuis que la pandémie a commencé à ravager la vie de nombreux Canadiens, le Trésor national a débloqué des milliards de dollars pour apporter un soutien économique et social indispensable. Cela a poussé ma mère, qui a vécu la dépression et la Seconde Guerre mondiale, à se demander « d’où vient cet argent et pourquoi il n’est pas apparu lorsque les Premières Nations ont réclamé de l’eau potable et des services égaux pour les enfants et les familles ».

Pendant des décennies, le gouvernement fédéral a utilisé le prétexte du manque de ressources lorsqu’il était confronté à des preuves évidentes de son financement inéquitable des services publics dans les réserves. Cela a eu de mauvaises conséquences socio-économiques, éducatives et sanitaires pour des peuples des Premières Nations. En 2016, le Tribunal canadien des droits de l’homme a estimé que le sous-financement des services à l’enfance des Premières Nations dans les réserves constituait une discrimination raciale et a ordonné qu’il y soit mis fin. Neuf ordonnances de non-conformité ont suivi, y compris une décision de 2019 qui a conclu que la discrimination raciale de plus de 165 000 enfants des Premières Nations dans les réserves continue au Canada et que c’était « un scénario catastrophe » lié à la mort d’enfants et à la séparation inutile de milliers de familles.

Ce litige a traîné en longueur pendant 13 ans, alors que le Canada luttait bec et ongles contre la demande d’égalité pour les enfants des Premières Nations, en s’appuyant souvent sur des formalités juridiques pour se protéger, en même temps qu’il déplorait son rôle dans les écoles résidentielles et le scoop des années 60. Plusieurs décisions juridiques liées à son non-respect sont actuellement en cours. Je me demande ce que le gouvernement du Canada a réellement appris de son rôle dans les écoles résidentielles.

Confronté à une pression publique croissante, mais souvent de courte durée, le gouvernement fédéral s’appuie sur sa stratégie pour fournir un certain financement afin de remédier à l’inégalité, mais pas suffisamment pour y mettre fin. En attendant, il appelle les Premières Nations à « être patientes » et à apprécier les « bons premiers pas » que le gouvernement fait pour « combler le fossé ».

Le gouvernement affirme que mettre fin à l’inégalité est « complexe », mais n’explique pas comment il a réussi à obtenir une équité de base pour les autres au Canada.

Cette complaisance à l’égard de l’« égalité partielle » a des conséquences toxiques. Le sous-financement est si grave que les Premières Nations sont parmi les plus exposées au risque de la COVID-19 et les moins préparées à y faire face. Il est difficile de se laver les mains quand on n’a pas l’eau du robinet ou d’être en distanciation physique quand on est dans des maisons surpeuplées.

Le premier ministre Trudeau a admonesté à juste titre le racisme aux États-Unis la semaine dernière et s’est agenouillé lors d’une manifestation de Black Lives Matter à Ottawa. Mais il a refusé de commenter le fait qu’un homme inuit ait été renversé par un véhicule de la GRC puis plaqué par cinq officiers, alors qu’il ne présentait aucune menace évidente pour le public ou la police. Son gouvernement a également utilisé la COVID pour reporter à une date ultérieure inconnue la réponse qu’il avait prévue à l’enquête nationale sur les femmes et les filles indigènes assassinées et disparues.

Pendant ce temps, des femmes et des filles des Premières Nations, métisses et inuites continuent de disparaître. La semaine dernière, Chantel Moore, une femme des Premières Nations âgée de 26 ans, a été tuée par la police au Nouveau-Brunswick lors d’un « contrôle de bien-être ». Le premier ministre du Canada a fait des remarques générales sur le racisme, mais n’a pas mis en œuvre des solutions disponibles pour remédier au fait que les peuples autochtones sont le groupe le plus susceptible de mourir lors des fusillades policières au Canada.

Des politiciens comme François Legault, Doug Ford et Jason Kenney refusent de reconnaître qu’il existe un racisme systémique au Canada. Ils minimisent le rôle que jouent leurs gouvernements dans sa perpétuation. Par exemple, en 2019, la commission Viens sur les allégations d’inconduite policière envers les femmes autochtones du Québec a publié son rapport concluant à une discrimination systémique. L’Assemblée nationale a présenté ses excuses aux peuples autochtones, puis a contesté légalement une loi qui pourrait confirmer la compétence des services de protection de l’enfance autochtones. Entre-temps, la grande majorité des recommandations de la commission Viens n’ont pas été mises en œuvre et les femmes et les filles autochtones du Québec continuent de souffrir.

Les protestataires aux États-Unis et dans le monde entier s’élèvent à juste titre contre le racisme systémique. J’espère qu’ils réussiront et que les Canadiens qui ont applaudi le premier ministre ont dépassé le stade de la rhétorique pour confronter le racisme systématique et étatique au Canada. Le soutien financier du gouvernement fédéral pour la COVID montre clairement qu’il a toujours été possible pour le gouvernement de mettre fin à sa discrimination raciale contre les Premières Nations. Il est temps que le public rappelle aux politiciens que si vous vous mettez à genoux contre le racisme, vous devez cesser de le perpétrer.