Victoria Carmen Sonne, l’actrice, et moi étions debout devant une petite foule bien compacte de spectateurs retraités suédois qui semblait avoir eu la politesse de rester pour le Q&A après la projection de notre film, Copenhague A Love Story. C’était en 2017. Par un pluvieux dimanche de janvier à 10 h du matin, quoi demander de plus ? Même si certains d’entre eux étaient restés parce qu’ils s'étaient endormis.

Philippe Lesage Philippe Lesage
Réalisteur et scénariste

Les retraités sont les derniers gardiens de notre culture : ils se déplacent encore pour aller au cinéma, voir des pièces de théâtre, courir les festivals, acheter des livres en librairie et assister aux concerts classiques comme ceux de U2 (personne n'est parfait). Qui restera-t-il comme spectateurs lorsque ces têtes grises ou teintes nous quitteront ou n’auront plus la force de se déplacer ? Auront-ils peur de retourner au cinéma lorsque les salles seront rouvertes ? C’est fini, les cinémas se transformeront bientôt en hôtel-spa pour une nouvelle génération de retraités plus incultes, ils y déambuleront en robes de chambre blanches comme des spectres blafards, brandissant anxieusement au ciel leurs gros iPad à la recherche d'un signal salvateur.

Dix heures du matin, un dimanche, dans un festival de films à Göteborg en Suède, et étonnement, ni Victoria ni moi ne sommes lendemain de veille. Ni les retraités d'ailleurs, ils sont pétants de santé, ouverts d'esprit, assez pour être venus voir le film confidentiel d'un cinéaste plus ou moins connu (tanguant davantage vers le moins). Il y a quelque chose de touchant d'apercevoir un vieux couple se déplacer lentement pour aller au cinéma, comme ils en avaient pris l'habitude beaucoup plus jeunes. Enfin, tout semble être une question d'habitude et de nostalgie. Comme mes parents qui retournent souvent dans la région de Trois-Rivières où ils ont grandi et où ils se sont rencontrés, alors qu'ils n'y ont plus de famille.

La génération qui n'a pas connu la joie d'aller au cinéma pendant sa jeunesse n'y ira pas plus en vieillissant.

J'ai amené mes jeunes nièces au cinéma une fois (le choix limité par leur mère au préalable c'était arrêté sur Fantastic Beasts) et elles se sont mises à pleurer de terreur pendant la bande-annonce d'un film de superhéros… J'étais pris de court, à leur âge, j'avais déjà vu Délivrance. Dans la famille, la cinéphilie s'arrêtera peut-être à ma lignée par ma faute. Mais le cinéma n'est pas mort. Quelque part dans le monde dans un trou minable, une gamine seule et différente est en train de découvrir en ligne un film qui fait écho à sa marginalité, et qui changera peut-être sa vie.

Les boomers, tant critiqués depuis toujours, d'abord par les ex-no future de la génération X propriétaires actuels de tout le parc immobilier du Mile End, puis maintenant par la génération des milléniaux woke, détenteurs d'actions de grandes multinationales depuis l'âge de 12 ans, méritent peut-être une part des critiques qui leur sont adressées – comme nous tous d'ailleurs –, mais gardons en tête qu'il est sain, voire normal, que l'on accuse la génération qui nous précède de tous les maux (ils ont détruit la planète !), tandis que l'on se méfie de celle qui suit (ils veulent mon job !). Il en a toujours été ainsi. Je peux aussi critiquer ma propre génération, les X, de laquelle j'ai toujours voulu me distancier (je suis né en fin de vague).

Pendant les formidables nineties, nous avons eu le luxe de connaître les joies du cinéma en salles en s'empiffrant de fast food, au moment où le cinéma indépendant connaissait ses heures de gloire. Et que faisons-nous maintenant ? Nous pleurons la mort de tout ceci, mangeons mieux, certes, tout en reprochant à la jeunesse d'être scotchés à leurs écrans, alors que nous sommes devenus les pires accrocs de l'histoire de l'humanité à nos petits iPhone. Bel exemple !

Mais faisons preuve de bonne foi : les boomers ont tenu le phare de la culture, ils sont nés sous des airs de jazz, ont débattu pendant leur adolescence sur lequel était le plus moderne et poétique entre Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré, dont la popularité devait, dans certains cercles, se comparer à celle Rihanna ou Bruno Mars aujourd’hui. Ils ont invité leurs premières dates dans les salles obscures de cinéma, et ils ont continué d'y aller, en couple, en famille, avec les enfants pendant le week-end de la garde partagée, avec la nouvelle blonde, avec le nouveau chum ou seuls, parce que bon, cela est quand même tellement plaisant d'aller voir un film seul !

Parmi les plus beaux souvenirs de ma jeunesse, il y a ces escapades en solitaire dans les salles détruites depuis du centre-ville de Montréal, l'Égyptien, au sous-sol des Cours Mont-Royal où on jouait les films de Woody Allen, le Loews, où je pouvais facilement aller voir deux ou trois films dans la même journée, en changeant de salle clandestinement, le Faubourg St-Catherine où j’ai vu Short Cuts, de Robert Altman, et Pulp Fiction trois fois. J'ai vu ces films seul, sans distraction et le plus souvent l'après-midi. Dans le plus pur plaisir solitaire d'être anonyme au milieu d'une grande salle à moitié vide, seul face à l'œuvre, parmi tous ces fainéants – chômeurs, étudiants, retraités, travailleurs autonomes – qui peuplent les salles de cinéma du monde en plein jour. J'ai aussi connu enfant les planchers collants du York, magnifique salle Art Déco où je suis allé voir Full Metal Jacket avec mon père. Kubrick avait lui-même choisi cette salle, la seule où le film était projeté à Montréal.

Après, on a tout bousillé et détruit, ces myriades de vieilles salles souvent pleines ont été décimées pour être remplacées par d'horribles multiplexes aux salles souvent vides.

J’ai presque abandonné, j’avoue. Lentement, tranquillement, à petit feu, par lassitude, comme on abandonne avec le temps certains amis ennuyeux. C'est dur lorsqu'on a connu si jeune l'envoûtement euphorique de découvrir E.T. à la Place Longueuil !

Et puis aller au cinéma n'a jamais été pour moi une activité de groupe. Quelle horreur que de simplement devoir se déplacer en troupeau et d'avoir ensuite à subir les commentaires enthousiastes d'une bande d'attardés qui ont adoré un film de merde. Je serai alors le plus impitoyable des rabat-joie, c'est promis.

On ne va pas au cinéma non plus avec des gens que l'on ne connaît pas ou peu, cela risque de mal se terminer. Il faut être en terrain sûr, avec des gens très proches, son frère, sa meilleure amie, son amoureuse, son amoureux. Voir un film est un acte des plus intimes, presque sacré.

Je n'ai d'ailleurs jamais compris comment on peut aller au cinéma lors d'un premier rendez-vous doux. Je n'ai jamais voulu faire cela. La parole a toujours été une façon efficace de vaincre ma timidité, voir un film dans ce contexte, c'est devoir se taire alors qu'on ne connaît pas la personne à ses côtés, c'est sentir la nervosité monter, c'est de n'être ni capable de s'oublier, ni de rentrer dans le film…

Victoria et moi avons répondu aux questions de ces sympathiques retraités suédois. « Cela me rappelle ma propre jeunesse » est le seul commentaire qui nous suffisait. Sinon, ils ont été polis, se gardant de nous partager leurs réserves. Les moins enthousiastes ont pris cela avec philosophie en se disant : « Bah, je me suis dégourdi les jambes en sortant de chez moi. » Aucun n'est allé éructer son opinion sur un site quelconque, ils n'ont plus l'âge de chercher l'attention lorsqu'ils n'ont rien à dire. Papi, mamie, maman, papa, oncle Marc, tante Anne, n'arrêtez pas d'aller au cinéma tant que vous en avez la force. On a besoin de vous.