La première fois que j’ai franchi la porte du centre d’hébergement de LaSalle, j’avais la trouille. C’était en avril. Le Québec était au plus fort de la tempête COVID-19 et je plongeais dans un univers sans repères. J’ai pourtant affronté d’autres tempêtes dans ma vie, souvent redoutables, parfois terrifiantes. Sur les océans de la planète, j’ai combattu des vagues qui m’ont fait douter de la vie. Mais en mer, on peut voir venir l’onde de choc. Cette fois, dans les affres d’une de ces maisons du bel-âge, l’ennemi est invisible, pernicieux et souvent mortel pour les plus vulnérables. Le virus s’installe à résidence, un crachat à la fois, puis se transmet, se reproduit, se multiplie pour devenir une déferlante venue de nulle part, un tsunami invisible qui fauche des vies.

Jean Lemire Jean Lemire
Émissaire aux changements climatiques et aux enjeux nordiques et arctiques

Je savais tout ça avant de franchir le seuil de cette résidence affectée, de cet environnement clos et infecté. Je répondais à un formidable appel de solidarité pour participer au sauvetage collectif de ceux et celles qui ont permis à notre société de devenir ce qu’elle est. Je n’acceptais pas le sort réservé à ces oubliés du passé, qui ont permis un présent à la hauteur de leurs efforts de réussite dont nous bénéficions tous aujourd’hui. J’avais un peu honte, je l’avoue, de faire partie d’une société qui a fermé les yeux sur tant d’insouciance et de négligence.

Au sortir de l’ascenseur, je me suis dirigé vers le poste de garde. Des femmes et des hommes s’activaient au changement de quart. J’étais le petit nouveau et cela transpirait derrière ma visière embuée. Il y avait tant à faire qu’on ne s’occupait pas de moi. Perdu, je cherchais un regard réconfortant entre les masques et les supports à visière de protection. Dans nos accoutrements de protection, il ne reste que ça, le regard, pour trouver des repères de réconfort. « Tu es nouveau », me lance Anne, une grande Camerounaise aux yeux de douceur. « Viens avec moi, je vais te montrer ».

Nous avons fait équipe, avec Adriana, une préposée arrivée de la Côte d’Ivoire il y a trois ans. Elles me racontent le privilège de servir les plus vulnérables, du respect que nous devons témoigner envers les aînés. Leurs valeurs familiales et culturelles sont au cœur de chaque geste et de chaque petite attention qui réconfortent et soulagent.

Nous avons de la chance de les avoir. Nous, la société des oubliés, car elles amènent une formidable dose d’humanité qui illumine les couloirs de nos établissements négligés. Elles ne sont pas seules, bien sûr. Il y a Riadh, Martine, Manon, Marie, Chikita, Ibrahim, Buraï et tous les autres qui donnent tout pour assurer que la dignité puisse faire partie du combat contre l’ennemi.

Les médias ont souvent rapporté des histoires d’horreur dans nos CHSLD. Il le fallait. Il faut malheureusement parfois montrer l’horreur pour initier le réel changement. Et, à n’en pas douter, la réforme à venir devra être complète et elle représentera tout un défi de société.

Il est temps d’investir une bonne dose d’humanité dans un système en manque criant de ressources. On peut jouer aux gérants d’estrade et chercher les coupables dans les réformes du passé, mais une réalité demeure, criante et sans équivoque : sans effectifs, point de salut.

Il faut, collectivement, reconnaître la valeur inestimable de celles et ceux qui décident de faire carrière pour prendre soin de nos aînés, car, inévitablement, nous deviendrons aussi les pris en charge du système que nous avons le devoir de repenser.

Ainsi, en toute franchise, j’aimerais vous parler de mon expérience des deux derniers mois, de cette formidable histoire d’amour qui s’est développée depuis que j’ai franchi les portes de l’ascenseur, de la crainte des premiers jours. Mon histoire n’est pas spectaculaire et elle ne fera pas grand bruit, mais elle aura transformé ma vie à tout jamais.

Il y a, pour ceux et celles qui s’engagent en CHSLD, un formidable sentiment d’humanité, inspiré par les gens qui aiment les aînés et qui en prennent soin. On n’en parle peu, mais une fois au cœur de l’action, nous recevons probablement autant que nous donnons. Autant de la part des résidants que du personnel dévoué. Peut-être est-ce la bienveillance et la douceur qui procurent ce sentiment réel d’être à la bonne place. J’ai tant d’histoires, tant de petits bonheurs à raconter.

Je pourrais vous parler de ces résidants qui sont devenus des amis. Des fous rires qui animent les petits instants de lucidité retrouvés. De cette main gantée qui caresse la crinière argentée de Mme Belle pour rassurer. Des danses improvisées pour faire jaillir un sourire de la grande Anne, une résidante octogénaire qui me courtise sans retenue. Des chants entonnés en chœur avec Rita, qui n’a de souvenirs que pour l’hymne national lorsque je lui demande de me faire entendre sa douce voix. Et de cette relation particulière avec pappy Cappo, qui vient de retrouver le plaisir de marcher. Il suffisait de le stimuler un peu pour qu’il regagne une certaine vitalité.

Après plus de deux mois de confinement au lit, et le retour graduel des effectifs, la vie reprend une certaine normalité, et je peux apprécier toute la force de l’intervention des préposés, quand on leur en donne enfin le temps.

Plus qu’un emploi, c’est une formidable expérience humaine. Il y a eu des malheurs, bien sûr, et j’ai pleuré le départ précipité de certains nouveaux amis. Mais il y a aussi des victoires formidables, qui nous rendent fiers et sûrs que la victoire contre la fatalité est possible. Quand le petit geste d’amour distribué au passage injecte la dose nécessaire qui leur permettra de se battre encore, on se réjouit. On rit aussi, beaucoup. On pleure, c’est vrai, mais peut-être encore plus quand les nouvelles sont bonnes. Mme Roy se souviendra toujours de ce moment quand, avec mon amie infirmière auxiliaire, nous lui avons annoncé qu’elle n’avait pas contracté le virus. Une autre victoire, remportée à la sueur des efforts de prévention des préposés, qui ont tout fait pour la protéger.

Il est temps pour moi de passer le flambeau. En double-emploi depuis des semaines, je dois retourner à mes tâches d’émissaire en environnement, un autre domaine qui aura besoin de grands soins. Je laisse le navire en bien meilleure forme qu’il ne l’était.

Après la tempête, un soleil d’espoir perce enfin les nuages pandémiques et traverse enfin les fenêtres de nos CHSLD.

La bataille n’est pas terminée, mais elle progresse bien sous le travail acharné et la bienveillance de celles et ceux qui se battent pour faire de nos établissements un réel milieu de vie. Amis résidants et travailleurs de la santé, vous aurez transformé ma vie en quelques semaines. Il y a eu des horreurs et des peurs, certes, mais il y a aussi et surtout une formidable occasion de faire une différence auprès de nos aînés. Je le répète et j’insiste, j’ai reçu davantage que j’ai donné. Alors à toutes et à tous, merci, thank you, shukraan, obrigado, grazie mille…

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