Depuis le début de la pandémie du COVID-19, les autorités québécoises ont fait souvent allusion à la semaine de relâche comme un facteur, parmi tant d’autres, expliquant pourquoi la pandémie est beaucoup plus importante au Québec qu’ailleurs au pays et plus particulièrement en Ontario.

Mohamed Reda Khomsi Mohamed Reda Khomsi
Professeur au département d’études urbaines et touristiques, École des sciences de la gestion, Université du Québec à Montréal, et deux autres signataires *

En tant que chercheurs en études touristiques, nous avons dès le début émis une certaine réserve par rapport à cette explication pour la simple raison que la mobilité internationale de l'Ontario dépasse de très loin celle du Québec.

À titre d’exemple, pour le mois de février 2020, l’Ontario a reçu à peu près 3,7 millions de voyageurs de l’étranger alors que la Belle Province a reçu un peu plus de 1 million de voyageurs pour la même période. Rappelons aussi qu’en 2018, le nombre de passagers ayant transité par l’aéroport de Toronto a été de 49 millions, alors que l’aéroport de Montréal a accueilli 19 millions de passagers. Pour en avoir le cœur net, nous avons procédé à des analyses plus fines des statistiques des voyageurs à destination du Québec et de l’Ontario en nous basant sur les données de Statistique Canada pour les mois de février et mars et celles de la plateforme StatFlight qui collige les arrivées et départs par aéroport. Notons enfin que nous avons pris comme période d’analyse du 24 février au 9 mars puisque la semaine de relâche pour les études post-secondaires s’échelonnait du 24 au 28 février, alors que la semaine de relâche pour le primaire s’échelonnait du 2 au 6 mars.

Les voyageurs en provenance de l’Europe

L’analyse des vols en provenance de l’Europe et à destination des aéroports de Montréal et de Toronto vient confirmer le constat connu dans les milieux touristiques et qui fait de Montréal un hub pour les vols à destination et en provenance de l’Europe francophone. Pour la période analysée, les vols en provenance de la France, de la Belgique et de la Suisse sont trois fois plus nombreux à Montréal (133) qu’à Toronto (47). Cela étant dit, et comme le virus ne s’est pas limité à l’Europe francophone, qu’en est-il des vols en provenance des autres pays d’Europe et, plus particulièrement, de la Grande-Bretagne, de l’Espagne, de l’Italie, des Pays-Bas, de l’Allemagne, de l’Autriche et du Portugal ? Dans ce cas, la situation est tout autre puisque l’aéroport de Toronto a reçu un peu plus de 2,5 fois de vols (236) de plus que celui de Montréal (92). Cette situation s’explique notamment par le nombre de vols en provenance de Londres et à destination de Toronto (115), qui était trois fois plus nombreux que vers Montréal (30). Pour ce qui est des vols en provenance des pays les plus touchés à l’époque, à savoir l’Italie et l’Espagne, le volume de vols reçus pendant la période analysée est presque similaire, à savoir 17 pour Montréal et 13 pour Toronto, mais en termes absolus, l’Ontario a reçu plus de voyageurs que le Québec, que ce soit en février ou mars en provenance de ces deux pays.

Les voyageurs en provenance de l’Asie

Même s’il y a eu une amélioration des connexions à partir de Montréal vers l’Asie, il est connu que Toronto et Vancouver se taillent la part du lion des vols en provenance de l’Asie.

Pour les deux semaines analysées, les vols en provenance des pays les plus touchés à l’époque par la pandémie, à savoir la Chine, le Japon et la Corée du Sud, et à destination de Toronto, représentaient presque cinq fois (66) ceux à destination de Montréal (14).

Les voyageurs en provenance des États-Unis

Les liens étroits entre Montréal et New York ont été souvent montrés du doigt comme un possible facteur d’aggravation de la transmission de la pandémie. Or, la comparaison des connexions aériennes entre New York et les deux métropoles canadiennes démontre que la Ville Reine a reçu nettement plus de vols que Montréal (505 contre 336).

En sus des voyageurs qui ont pris l’avion, Statistique Canada compile aussi des données des résidents et des non-résidents canadiens qui franchissent la frontière par voie terrestre, aérienne et maritime. Selon les données disponibles, au mois de mars, il y a eu presque 2 millions de voyageurs qui ont franchi la frontière en Ontario contre 616 000 au Québec. Toutefois, il important de noter que cette grande différence peut s’expliquer en partie par les résidents de Windsor qui traversent la frontière pour aller travailler dans la région de Detroit. Malgré cela, le nombre de non-résidents qui sont entrés au Canada par l’Ontario (495 064) demeure largement supérieur à celui du Québec (101 077).

Que faut-il en conclure ?

Les statistiques démontrent clairement que malgré la semaine de relâche au Québec, l’Ontario, et Toronto plus particulièrement, ont reçu nettement plus de voyageurs que la Belle Province. Certes, Montréal a reçu un trafic plus important des pays de l’Europe francophone que Toronto, mais cette dernière a aussi accueilli un volume de passagers nettement supérieur en provenance des autres pays européens (Grande-Bretagne, Allemagne et Italie) qui étaient aussi durement touchés par la COVID-19. Pour ce qui est de l’Asie et des États-Unis, les statistiques témoignent clairement que nos voisins ontariens ont une nette avance sur nous.

CONSULTEZ les statistiques détaillées

En résumé, dans l’analyse qui suivra la pandémie, on doit certes regarder le rôle des voyageurs dans la propagation du virus, toutefois, à notre avis, cette variable n’est que très peu explicative de notre mauvaise performance par rapport à nos voisins ontariens. Ces derniers ont accueilli nettement plus de voyageurs en provenance des pays qui étaient aussi durement touchés par la pandémie, mais leur bilan est nettement meilleur. En attendant, l’argument de la semaine de relâche doit être pris avec beaucoup de réserves.

* Cosignataires : Karl Delorme et Cyril Martin, candidats au doctorat en études urbaines, École des sciences de la gestion, Université du Québec à Montréal