La crise de la COVID-19 semble fournir une occasion de remettre en question nos relations et nos pratiques commerciales internationales. Alors qu’une crise économique sans précédent se développe, qu’un très grand nombre de travailleurs perdent leur emploi et que des milliers de PME sont menacées de faillite, la tentation est forte de se replier sur soi-même.

Michel Poitevin Michel Poitevin
Professeur titulaire, département de sciences économiques de l’Université de Montréal, chercheur au CIRANO et au CIREQ

Luc Vallée Luc Vallée
Ex-économiste en chef de la Caisse de dépôt et placement du Québec et ex-stratège en chef de Valeurs Mobilières Banque Laurentienne

Instinctivement, on voudra limiter nos importations pour encourager nos producteurs locaux et restreindre nos exportations pour protéger nos stocks de biens et services essentiels.

Par contre, on trouvera injuste que nos partenaires commerciaux refusent de nous vendre des masques et de la nourriture ou, encore, qu’ils invoquent la sécurité nationale pour imposer des tarifs sur nos exportations d’acier et d’aluminium.

Certains insisteront qu’à tout le moins, on n’aurait jamais dû autant dépendre d’autres pays pour notre nourriture et matériel médical en cas de rupture des chaînes d’approvisionnement mondiales. Si la tentation de repli économique est forte, il faut toutefois être prudent de ne pas y succomber.

Il est impossible de tout produire localement. Acheter sur les marchés étrangers procure aux consommateurs québécois une variété de biens à un prix concurrentiel qu’il serait souvent impossible d’obtenir en autarcie.

La situation actuelle justifie-t-elle dorénavant de produire davantage de biens au pays plutôt que de continuer à s’en approvisionner à l’étranger ? Nous vivons une pandémie mondiale jumelée à une récession sans précédent. Or, avons-nous manqué de nourriture ? Certains produits sont devenus plus rares, mais les tablettes des épiceries ne se sont pas dégarnies et chacun y trouve son compte pour se nourrir adéquatement.

Il est vrai que le système de santé public a été mis à rude épreuve par une pénurie de matériel de protection. Mais ce système dépend aussi d’expertise, de médicaments et d’équipements sophistiqués dont nous n’avons pas manqué et qui ne pourront jamais entièrement être produits localement.

Et si la perspective d’achat local est politiquement attrayante, il est pertinent de s’attarder sur ce qu’on entend par achat local. Le bœuf albertain est-il local ? Les bleuets du Lac-Saint-Jean sont-ils un achat local pour les Montréalais ? Notre approvisionnement alimentaire est-il assuré si les tracteurs pour récolter notre maïs sont américains et si leurs pièces proviennent de Chine ? Par ailleurs, forcerons-nous nos jeunes à travailler dans nos champs pour ne pas dépendre des travailleurs étrangers ? Jusqu’où doit-on imposer l’achat local ? Et si les Chinois s’inspiraient de la même politique, qu’adviendrait-il des exportations de porc québécois ?

Prendre conscience de notre dépendance envers certains marchés et fournisseurs étrangers et de la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement est très sain. Mais plutôt que de renoncer à ces marchés, on doit mettre en place des stratégies de mitigation des risques.

Par exemple, on aura compris qu’il est important d’accumuler des stocks de certains biens et équipements essentiels pour mieux gérer de futures crises. Il importe aussi de diversifier davantage nos relations commerciales.

Il faut également s’assurer d’une main-d’œuvre éduquée, de développer un tissu industriel entrepreneurial et de se doter d’une structure industrielle flexible. Le dynamisme des entrepreneurs québécois se détournant de leur production habituelle pour se lancer dans la production de masques ou désinfectants en est un exemple probant. Toutes ces mesures permettent de mitiger les risques alors que le protectionnisme ne ferait que nous appauvrir collectivement.

Un exemple concret récent illustre bien où peut mener le protectionnisme. Pour une entreprise américaine qui vend de l’acier, réclamer des tarifs sur l’acier importé peut sembler rationnel. Mais ces tarifs imposeront aux fabricants d’automobiles américains, grands employeurs et consommateurs d’acier, des coûts plus élevés.

Afin d’éviter les tarifs, ils chercheront à transférer leurs actifs à l’étranger et des travailleurs américains perdront ainsi leur emploi. Résultats à terme : pertes significatives dans les secteurs qui utilisent de l’acier et faibles gains temporaires dans l’industrie de l’acier qui suivra éventuellement ses clients à l’étranger.

Avec des entraves au commerce, ce n’est pas seulement la production de voitures et d’avions qui s’envole vers l’étranger, mais éventuellement l’industrie de l’acier aussi. George W. Bush avait d’ailleurs dû abandonner de tels tarifs en 2003 pour ces raisons précises.

Les États-Unis ont beau invoquer la sécurité nationale, le protectionnisme affaiblit et fragilise l’économie américaine.

Enfin, les consommateurs de biens dans ces secteurs, en raison des hausses de prix, voient leur pouvoir d’achat diminué. Comme quoi le protectionnisme est illusoire.

En tant que consommateur, il est important d’encourager notre économie locale. Mais nos politiques publiques doivent être orientées vers une ouverture sur les marchés étrangers jumelée à une gestion des risques qui passe par la diversification de nos relations internationales, des stocks de biens essentiels, un investissement dans l’éducation et le développement d’un climat économique propice à l’entrepreneuriat.

Ainsi, la sécurité ne réside pas dans le protectionnisme, mais dans une économie forte, diversifiée et innovante. C’est l’unique façon réaliste de se préparer collectivement à affronter la prochaine crise.

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