Fin avril, François Legault a fait une montée de lait contre les agences de placement privées qui profitent de la crise actuelle pour surfacturer les services des préposées et infirmières dépêchées dans les CHSLD en pleine épidémie. Le premier ministre s’est alors engagé à s’attaquer à ce phénomène.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Fort bien. Mais ce n’est pas assez. Car c’est tout le phénomène des agences qui gèrent des centaines d’employés « volants », envoyés d’un établissement à un autre au gré des besoins ponctuels, qu’il est temps de remettre en question.

Le recours massif à ces agences est relativement nouveau au Québec. Au début des années 2000, le réseau de la santé a subi une vague de compressions. Ces coupes ont eu un impact brutal sur les conditions de travail du personnel de la santé.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Le recours massif aux agences de placement est relativement nouveau au Québec, explique notre éditorialiste.

Préposées et infirmières ont alors commencé à déserter le bateau. Choisissant d’offrir leurs services à titre de travailleuses autonomes.

Les agences de placement ont poussé comme des champignons. Aujourd’hui, on en compte au moins une cinquantaine, fournissant des centaines d’employées au réseau public.

Le mot clé expliquant ce phénomène, c’est « temps supplémentaire obligatoire », résume Hélène Gravel, propriétaire de l’agence Continuum, qui regroupe un demi-millier d’infirmières et de préposées. Des femmes qui ont fui le réseau public et son obligation de faire des heures supplémentaires.

Elles ont perdu leurs avantages sociaux. Mais ont gagné en qualité de vie.

Les agences emploient aussi des immigrantes ou demandeuses d’asile en attente de statut, qui auraient de la difficulté à se placer ailleurs.

Elles se promènent d’un établissement à l’autre, en changeant d’affectation tous les jours, ou toutes les semaines.

Quelle est la part de ces employées d’agences parmi les préposées des CHSLD ? Il n’existe pas de statistiques globales à ce sujet. Au CIUSSS du Nord de l’île de Montréal, les agences fournissent autour de 3 % des préposées aux bénéficiaires déployées dans les CHSLD. Mais la situation varie d’un établissement à l’autre.

Et ça peut aller jusqu’à 30 % du personnel d’un CHSLD, selon nos informations.

« Parfois, nous sommes majoritaires, d’autres fois, je suis la seule », témoigne l’employée d’une de ces agences.

En temps normal, le recours généralisé aux agences se fait sentir sur la qualité des soins. Les « filles d’agence » bouchent des trous, elles n’ont pas le temps de développer des relations avec les patients. Ça entraîne une « fragmentation et une déshumanisation » aliénante du travail, dénonce Nicolas Fernandez, spécialiste de la pédagogie médicale à l’Université de Montréal.

Et le phénomène a tendance à s’amplifier. Plus les conditions de travail sont mauvaises, plus les gens quittent le bateau du public, plus les conditions se détériorent, et plus le bateau prend l’eau… C’est un cercle vicieux.

Bref, même sans pandémie, on est loin des conditions optimales pour des soins de qualité. Mais depuis la mi-mars, cette pratique a aussi contribué à répandre la COVID-19 à travers les CHSLD du Québec.

Des employées d’agences passaient d’un CHSLD « rouge » à un CHSLD « vert » au gré des besoins… avec les conséquences tragiques que l’on sait.

Le virus de la COVID-19 est un puissant projecteur braqué sur les failles qui fissurent nos institutions publiques. Et dans ce cas précis, la fissure est de taille.

À force de rogner les budgets des CHSLD, on a poussé le personnel à fuir des conditions de travail exécrables, difficiles à réconcilier avec une vie de famille.

Ce phénomène a entraîné des effets pervers. Certaines agences se livrent à du maraudage et de la surenchère pour recruter des préposées ou des infirmières déjà formées – par les agences rivales. Cette pratique malsaine doit être formellement prohibée.

Mais au-delà de ça, les agences sont une réponse à une organisation du travail profondément déficiente. Et c’est cette déficience qu’il faudra tenter de corriger, une fois qu’on sera sortis de l’urgence et qu’on voudra tirer les leçons de l’épidémie.