La nouvelle m’a fait sourciller, le gouvernement fédéral s’apprête à détailler comment le montant de 500 millions de dollars destiné à soutenir la culture en période de crise du coronavirus sera attribué. Du coup, il fait une mise en garde : il n’y aura pas de retour à la normale avant… 2021. C’est donc trop peu.

Alain Saulnier Alain Saulnier
Professeur invité, département de communication, Université de Montréal

Nous savions que tout l’écosystème de la culture et des médias était déjà sévèrement ébranlé depuis les deux dernières années. Or, la crise de la COVID-19 a précipité sa chute.

Il y a quelques jours, plusieurs médias ont lancé un cri d’alarme afin que toute l’aide nécessaire annoncée depuis trop longtemps soit enfin débloquée.

De son côté, tout le milieu culturel et l’industrie culturelle ont lancé eux aussi un appel à l’aide. Ce sont des milliers d’emplois qui sont en jeu tandis que les artistes et les créateurs seront confinés… au chômage, chez eux.

Les géants heureux

Dans la même semaine, le géant américain du web Alphabet, maison mère de Google, a annoncé que son bénéfice net s’est établi à 6,8 milliards de dollars au premier trimestre, contre un peu moins de 6,7 milliards pour la même période, il y a un an.

Nous savions déjà, depuis janvier dernier, qu’Alphabet/Google était devenue la quatrième entreprise américaine à dépasser les 1000 milliards de dollars en valeur boursière à Wall Street. Elle a rejoint ainsi les autres superpuissances américaines du numérique, Apple, Microsoft et Amazon.

Autre bonne nouvelle pour un autre géant, Facebook, qui a fait état le 29 avril que son chiffre d’affaires pour le premier trimestre avait atteint 17,7 milliards de dollars « malgré une baisse des recettes publicitaires fin mars liée à la crise du coronavirus, et a ainsi rassuré le marché », a écrit l’Agence France-Presse. « Faut-il pleurer, faut-il en rire », comme le disait la chanson de Jean Ferrat ?

Décidément, la pandémie va bien aux géants du web.

Il faut dire que le confinement et la distanciation physique ont amené près de trois milliards de personnes à utiliser au moins une fois par mois l’une des plateformes du groupe (Facebook, Instagram, WhatsApp et Messenger). 

Il en est de même pour YouTube, propriété de Google, dont les revenus ont bondi de 33 %. La meilleure façon de socialiser à distance dans ce confinement, c’est par la communication et l’accès à l’information et à la culture de façon virtuelle.

Les outils sont parfaitement dessinés par les superpuissances américaines pour créer une dépendance qui laissera des traces importantes.

Il y a d’autres gagnants dans cette pandémie. Les confinés se sont rués sur Netflix qui compte désormais 183 millions d’abonnés. Au Royaume-Uni, Netflix est devenue en mars dernier la chaîne la plus suivie au Royaume-Uni. Et distanciation physique oblige, un petit nouveau, Zoom, s’est solidement implanté dans l’univers des vidéoconférences et des cours universitaires à distance.

Le gouvernement canadien doit passer à l’action

Si les géants américains du web consolident leur emprise sur le territoire canadien, il n’en va pas de même pour l’écosystème de la culture et des médias qui poursuit sa chute à toute vitesse. Par conséquent, n’est-il pas urgent de passer à l’action ?

Nous avons bien compris que le plan de « relance » prévu pour la culture éviterait de heurter les sensibilités des géants américains du web.

Justin Trudeau l’a précisé lors de son passage à l’émission Tout le monde en parle, dimanche dernier. Ne nous faisons pas d’illusion, il n’est pas question pour le gouvernement canadien de réglementer les géants du web, sauf dans le cadre d’une action concertée avec les pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Steven Guilbeault, le ministre du Patrimoine canadien, l’a répété dès le lendemain. Ce n’est donc pas la priorité du gouvernement. Et pourtant…

Ne serait-ce pas un bon contexte pour passer à l’action ? La crise actuelle est le meilleur moment, le meilleur prétexte pour aller de l’avant dans ce dossier. La situation économique de nos médias et de nos institutions culturelles est désastreuse. Pendant ce temps, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft poursuivent leur ascension vers des sommets records. C’est du jamais vu dans toute l’histoire.

Cette situation ne peut plus durer. Faut-il attendre un accord de l’OCDE, comme le plaide le premier ministre Justin Trudeau ? Quoi qu’il advienne, un tel accord ne viendra pas sans collisions. Aussi, pourquoi le Canada ne donne-t-il pas le ton avec un ou deux alliés, maintenant ?

Ne l’oublions pas, la crise du coronavirus fera des dégâts importants sur sa route. Seuls les géants du web seront épargnés. Trouvez l’erreur…

À mon avis, il faut saisir cette occasion unique pour engager le pays dans une stratégie afin d’établir des règles équitables de cohabitation entre notre culture, nos médias et notre industrie culturelle, d’une part, et les superpuissances numériques américaines d’autre part. Avant qu’il ne soit trop tard.