Alors que nous sommes encore au cœur de la tempête, il me semble important de réfléchir dès maintenant aux leçons que nous pouvons tirer pour améliorer les bases de notre système de santé.

Howard Bergman Howard Bergman
Professeur de médecine de famille, Université McGill ; membre de la commission Clair (2000) ; auteur du Plan Alzheimer du Québec (2009)

La pandémie de COVID-19 a souligné plusieurs aspects positifs de notre système de santé. Les gouvernements et les partis politiques ont généralement mis de côté leurs différends. Les décisions sont fondées sur les données disponibles les plus fiables en santé publique. Les travailleurs de la santé réagissent avec abnégation. Les innovations sont rapidement mises en œuvre. On observe un niveau élevé de solidarité sociale.

Cela peut s’expliquer par le fait que le Canada dispose d’un système de santé universel à payeur unique qui repose sur la notion suivante : la santé est une valeur sociale et non une denrée marchande. Chaque province comporte un système de santé intégré capable de mobiliser des ressources humaines et physiques. Il existe des structures solides de soins primaires et spécialisés.

Pourtant, tout n’est pas parfait. La stratégie initiale visant à protéger la structure hospitalière a fonctionné. Mais ce sont les conditions déplorables des personnes âgées dans les CHSLD et les résidences qui nous ont heurtés de plein fouet.

Il est tragique, sans être surprenant, que la grande majorité des décès dus au coronavirus se produisent chez les personnes très vulnérables des CHSLD et des résidences. Il est surtout déchirant de les voir vivre et mourir dans des conditions inacceptables, coupées de leur famille, puis inhumées sans accompagnement ; soignées par du personnel débordé, mal protégé et à court de ressources.

Il ne fait aucun doute que cette crise est dévastatrice. 

Toutefois, il existe des facteurs structurels qui expliquent pourquoi nous avons réussi à maîtriser la crise dans le réseau hospitalier, mais beaucoup moins dans d’autres secteurs.

Notre système de santé n’est pas aussi universel et complet qu’il devrait l’être. Alors que les services hospitaliers et médicaux sont couverts sans qu’il soit nécessaire de payer de sa poche, les soins de longue durée communautaires et institutionnels sont à la fois universels et sélectifs : ils combinent la couverture publique et la contribution privée.

La crise actuelle démontre également l’impact des politiques liées au financement, à l’organisation et à la gouvernance du système de santé, politiques adoptées par tous les gouvernements depuis de nombreuses années.

Absence de marge de manœuvre

La planification budgétaire prévoit les ressources humaines et matérielles tout juste suffisantes à un système qui, par ailleurs, n’a ni réserve ni marge de manœuvre. Par exemple, les lits d’hôpitaux sont toujours occupés à plus de 100 %. Le financement sous-optimal se fait surtout sentir dans les CHSLD où les conditions de vie donnent lieu à un débat pathétique sur la pertinence d’un deuxième bain par semaine. Dans de nombreux cas, les installations physiques sont obsolètes.

L’augmentation rapide des cas de COVID-19 dans les quartiers pauvres et densément peuplés de Montréal met en relief la récente réduction de 30 % du budget de la Santé publique au Québec.

Les gouvernements successifs ont décidé que l’efficacité exigeait une centralisation et une microgestion fortes. Les fusions massives des CISSS/CIUSSS ont entraîné le désengagement et la perte du sentiment d’appartenance des communautés et des travailleurs de la santé.

Ces décisions ont conduit à l’incapacité des établissements à adapter leurs actions aux besoins locaux et ont réduit leur capacité à réagir aux crises.

À la fin de cette crise, la population s’attendra à ce que nous tirions des leçons précieuses de cette expérience. Voici quelques-unes des questions clés qui seront au centre du débat public : 

– les dépenses en santé qui favorisent des soins de qualité et une santé publique robuste sont des investissements qui contribuent à la fois au bien-être de la population et à la croissance et la protection de l’économie ;

– les soins à domicile et les soins de longue durée, ainsi que les services de proximité tels que la dentisterie, la réadaptation, la psychologie et les services sociaux font partie intégrante du système de santé public, tout comme les services médicaux et hospitaliers ;

– un système de santé solide est ancré dans une gouvernance locale forte, avec un engagement et une responsabilisation de la population et de la communauté.

Il n’y a pas de solutions simples. Mais nous pouvons travailler à changer le paradigme du système de santé. La crise nous offre une occasion unique d’organiser une discussion publique sérieuse et transparente.

* Howard Bergman est également l’auteur du Plan Alzheimer du Québec (2009)