Les enjeux de l’immunité collective naturelle face au SARS-CoV-2 et de la relance partielle de la vie sociale et économique ont ébranlé la confiance de plusieurs citoyens envers le gouvernement. L’extraordinaire complexité scientifique, éthique et politique de la présente crise a possiblement embrouillé la vision et le message du trio Legault-McCann-Arruda.

Jocelyn Maclure Jocelyn Maclure
Professeur de philosophie à l’Université Laval

La volte-face sur l’immunité collective naturelle n’a échappé à personne. Le premier ministre et le directeur national de santé publique disaient la semaine précédente qu’une augmentation dans les prochains mois du pourcentage de la population ayant eu le virus chez ceux qui sont moins susceptibles de développer des complications était souhaitable. Or, les cinq justifications pour la réouverture des écoles et de certaines activités économiques annoncées en début de semaine excluaient la volonté d’atteindre l’immunité collective par la propagation au sein de la communauté.

Les opposants ont ainsi beau jeu de soutenir que le gouvernement souhaite atteindre l’immunité collective naturelle sans avoir le courage de l’avouer. Cette ambiguïté est regrettable, entre autres, car la transparence dans les raisons justifiant les interventions de santé publique est l’une des conditions de leur acceptabilité éthique et de leur efficacité.

Un malentendu sur l’immunité collective ?

Se pourrait-il que la polarisation actuelle dans le débat repose en bonne partie sur un malentendu ? Les opposants accusent le gouvernement d’avoir flirté avec l’objectif d’atteindre l’immunité collective par la transmission naturelle au sein de la communauté. Le gouvernement se défend en disant que l’atteinte de l’immunité collective naturelle n’est pas l’objectif des mesures de déconfinement annoncées, ce qui impliquerait que MM. Legault et Arruda avaient fait fausse route la semaine précédente.

Pourtant, en tentant d’être charitable à l’endroit de notre trio de décideurs, j’avais initialement compris que l’un des effets secondaires acceptables de la fin de la période de confinement strict était l’augmentation du taux de personnes ayant été infectées, et non l’atteinte de l’immunité collective naturelle. Rappelons que l’état d’immunité collective est atteint lorsque une portion suffisante de la population ne peut plus transmettre le virus à d’autres personnes. Cet état peut être atteint à la suite d’une campagne de vaccination massive ou lorsqu’un pourcentage suffisant de la population a été infecté.

À moins que quelque chose m’ait échappé, jamais MM. Legault et Arruda n’ont dit qu’il était maintenant temps d’abandonner l’objectif d’aplatir la courbe des infections. L’idée était plutôt qu’en l’absence d’un vaccin, il ne serait peut-être pas souhaitable de maintenir le taux de personnes immunisées après une infection aussi bas qu’il l’est présentement jusqu’à une éventuelle réouverture des garderies et des écoles en septembre prochain.

Après tout, si le gel de la vie sociale et économique perdure et que le taux de personnes immunisées demeure très bas, la possibilité d’une augmentation exponentielle de la courbe épidémique demeurerait présente à l’automne. Par conséquent, devrions-nous laisser le taux d’infection grimper modérément, en faisant le maximum pour que les personnes infectées soient très majoritairement chez les personnes peu vulnérables ? Si l’atteinte de l’immunité collective par la propagation naturelle du virus équivaudrait au sacrifice d’un grand nombre de vies, qu’en est-il de l’approche d’une propagation contrôlée doublée d’une campagne de dépistage et de traçage massif afin d’identifier rapidement les personnes infectées et celles avec lesquelles elles ont été en contact ?

Cette approche a du mérite, mais elle pose plusieurs problèmes.

D’une part, on ne sait pas jusqu’à quel point et, le cas échéant, pendant combien de temps les personnes ayant déjà été infectées ont les anticorps les protégeant contre le virus.

L’expérience de la Chine semble toutefois indiquer que les personnes ayant eu le virus ne l’ont pas une seconde fois. Il est raisonnable de penser que d’avoir porté et combattu le virus une fois offre une certaine protection, d’une durée et d’une robustesse qui demeurent à découvrir.

D’autre part, l’Institut national de santé publique du Québec a souligné que, dans le contexte actuel, toutes les mesures de déconfinement seront inévitablement corrélées à de nouveaux cas d’infections. En clair, lorsque la vie sociale et économique reprend, le nombre de cas augmente de nouveau. S’il est possible que les jeunes enfants ne soient pas, de façon générale, des vecteurs de propagation importants – nous baignons encore ici dans l’incertitude –, les contacts entre des personnes sur les milieux de travail et dans les commerces augmenteront la propagation, sans parler du relâchement à prévoir chez les citoyens dans leur vie sociale.

Des variantes de gris

Bref, si je ne fais pas fausse route, le présent débat sur l’immunité naturelle résulte d’une malheureuse confusion. D’un côté, les décideurs ne souhaitent nullement rompre complètement avec l’approche de l’aplatissement de la courbe en adoptant la stratégie suédoise d’une atteinte rapide de l’immunité collective naturelle. S’ils souhaitaient changer de paradigme, ils n’insisteraient pas autant sur le maintien des mesures de distanciation et sur le lavage des mains pendant la période de déconfinement partiel. De l’autre, qui au Québec soutient qu’il faille maintenir un confinement aussi serré et rigoureux que celui des sept dernières semaines ? Ces personnes ont-elles un plan d’atténuation des conséquences négatives du confinement strict ?

Je l’ai écrit dans un texte passé, je crois que de protéger autant que possible les plus vulnérables parmi nous est l’impératif moral de notre crise. Cela étant dit, le confinement et le gel de la vie sociale engendrent aussi des coûts humains importants. Un déconfinement prudent et attentif à l’évolution des situations épidémiologiques locales peut en principe permettre de réduire considérablement les pertes de vie tout en atténuant les conséquences néfastes pour les confinés.

Je ne sais pas si le gouvernement et la santé publique ouvrent présentement trop grand les valves. Je souhaite toutefois vivement un retour à des orientations politiques s’appuyant clairement sur des faits et des hypothèses scientifiques plausibles et témoignant d’une conscience aiguë des choix éthiques tragiques que nous devons faire.