Des chercheurs de différents horizons des sciences sociales et humaines nous donnent la mesure des défis qui attendent le Québec dans un avenir rapproché. Dans ce dernier volet de notre série, Jean-Philippe Gouin aborde la psychologie de la santé.

Jean-Philippe Gouin Jean-Philippe Gouin
Chaire de recherche sur le stress chronique et la santé, Université Concordia

Les Québécois sont nombreux à suivre assidûment les consignes de distanciation physique données par notre premier ministre. Le respect de ces consignes est essentiel pour une gestion efficace de cette pandémie.

Toutefois, en faisant le choix de prioriser notre bien-être collectif, nous vivons un changement forcé de nos habitudes de vie. En limitant nos déplacements, nous avons moins d'occasions de bouger au cours de la journée. Le télétravail ou, pour les nouveaux chômeurs, les téléséries que l'on regarde pour vaincre l’ennui ou l’anxiété impliquent souvent de rester assis durant de nombreuses heures quotidiennement.

Pour beaucoup, la nourriture sucrée et salée est devenue un plaisir quotidien qui soulage de la monotonie du confinement. Pour d’autres, comme l’attestent les files d’attente devant la SAQ, c’est l’alcool qui devient une échappatoire.

Des habitudes difficiles à modifier

Ensemble, ces changements d’habitudes de vie amèneront chez plusieurs une prise de poids dont il sera difficile de se débarrasser. Lorsque le Québec se relèvera de sa pause, certains s’empresseront de reprendre une vie active. Mais pour les 30 % des Québécois qui avaient un mode de vie sédentaire avant la pandémie, il faudra, pour se remettre à bouger, combattre une certaine inertie que cette période d’immobilisation forcée aura quelque peu cimentée.

Des données scientifiques robustes indiquent que l’inactivité physique, le temps assis prolongé et l’obésité sont des facteurs de risque indépendants pour plusieurs maladies chroniques, particulièrement dans un contexte de vieillissement.

Bien sûr, notre gouvernement nous encouragera à recommencer à bouger. Mais des décennies de recherche en psychologie de la santé indiquent que les conseils ne sont pas suffisants pour amorcer et maintenir un changement des habitudes de vie. Pour continuer à favoriser notre bien-être collectif, il faudra créer des structures sociales qui faciliteront la pratique de l’activité physique à tout moment, même en période de confinement.

Cela exige une approche multidimensionnelle, réfléchie et planifiée, à court et à long terme, pour aider les Québécois à incorporer l’activité physique à leur routine quotidienne.

Cela impliquera, entre autres, d’inculquer à nos enfants la valeur de l’activité physique, de créer des villes où l’on peut marcher et bouger en toute sécurité, et de créer des façons d'aider nos aînés à bouger. Ce dernier point est particulièrement important.

Au Québec, le bien-être et la santé des aînés sont clairement valorisés. Alors que nous demandons à nos aînés de s’isoler pour une période prolongée, nous devons réfléchir à la façon dont nous créons collectivement des opportunités pour favoriser leur santé physique et psychologique. La pratique de l’activité physique est un des comportements de santé qui sera le plus efficace à cet égard. En outre, les nouvelles technologies de télécommunication nous permettent d’aller vers les gens malgré l’isolement, pour les aider à rester actifs malgré la pandémie.

L'activité physique comme remède à l'isolement

Je rêve d’un Québec où, malgré le vent, la pluie, la neige ou le confinement, les personnes de tous âges pourront pratiquer religieusement leur routine d’activité physique quotidienne à partir de chez eux. De plus, l’activité physique peut en soi devenir un véhicule de réduction de l’isolement social et de la solitude. À Montréal, une personne sur cinq vit seule. Au cours des dernières années, les études scientifiques ont montré que la solitude a un effet négatif sur la santé autant physique que psychologique. De plus, après une période de distanciation physique au cours de laquelle nous avons été appelés à nous tenir à distance de nos proches et des étrangers, il faudra recréer des lieux d’échange et de partage social.

Le sentiment d’unité face à la crise aide les gens à respecter les consignes de distanciation, mais peut engendrer une peur de l’autre. L’autre dans ce contexte est indéfini. C’est celui qui, à un moment donné, n’est pas perçu comme faisant partie du « nous ». Cela s’observe notamment dans les comportements de discrimination envers certains membres de minorités visibles. Après la pandémie, une façon de redéfinir le « nous » québécois de façon inclusive est de créer des occasions de travailler ensemble vers des buts communs. L’activité physique pourrait devenir un de ces lieux de rencontre où l’on s’amuse et travaille ensemble, pour une meilleure humeur, pour une meilleure santé, pour une meilleure société.

Mobilisons nos ressources afin de créer des occasions et de tendre la main aux gens de tous âges et tous horizons pour sortir de l’isolement et de l’immobilisme, afin qu’ensemble on se remette à bouger, échanger et profiter de notre belle patrie.

Ce dossier spécial a été coordonné par Guy Laforest (ENAP) et Jean-Philippe Warren (Université Concordia), en collaboration avec La Presse.

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