Lettre d’un mari à sa conjointe infirmière clinicienne réaffectée comme assistante infirmière chef dans un hôpital de Montréal en temps de COVID-19.

Martin Girard
Ingénieur

Ça y est, ma conjointe a commencé sa nouvelle affectation comme sous-officier au sein d’une garnison qui vient d’être formée pour soigner des patients de la COVID-19 dans l’hôpital le plus impliqué de Montréal.

J’ai comme un gros malaise parce que beaucoup de gens pourraient penser que nous nageons dans l’abondance en ce moment, car mon emploi ne semble pas trop à risque à court terme et que ma conjointe aura une prime de COVID-19, une prime de nuit et une prime pour être responsable du régiment.

Mon malaise vient du fait que ma conjointe n’est pas en super condition physique, a presque 51 ans et des enfants pas encore assez grands pour se passer de leur mère plus de 16 heures dans une journée.

Le malaise peut être comparé à celui qu’a vécu Elsa, femme de capitaine de carrière dans l’armée russe à qui on annonce le départ de son mari pour Stalingrad, en novembre 1942. On lui promet la gloire si on peut encercler l’ennemi sur ce front avant la fin de l’hiver. La défaite sera totale si l’ennemi nous submerge à cet endroit.

La différence, et c’est mon autre malaise, est que contrairement à Elsa, je vois ma bien-aimée rentrer du front tous les soirs la mine de plus en plus basse.

Ça contraste avec les messages officiels donnés par nos gouvernements. Je ne sais jamais si ce doux baiser qu’elle me donne après avoir pris sa douche précautionneusement en rentrant n’est pas une grenade dégoupillée qui va exploser à tout moment dans notre baraquement et nous impliquer nous aussi dans la bataille.

Mon malaise vient aussi du fait qu’Elsa, comme bien d’autres femmes, a reçu le restant de sa vie, longtemps après la guerre, une rente en remerciement du sacrifice de son mari mort au combat. Je ne pense pas qu’on en soit rendus là en ce moment. On est juste probablement encore trop cheap. La comparaison s’arrêtera toujours au portefeuille.

Je me console en me disant que d’être à cet hôpital est sans doute moins risqué que d’être fantassin dans un CHSLD.

Si, contrairement à Stalingrad, on en venait à manquer de munitions pour se protéger là où elle est déployée, ça serait comme si Air Force One manquait de carburant. On ne laissera jamais une telle chose se produire. Je me le répète encore pour m’en convaincre.

Caroline, puisses-tu avoir des ratios patients-infirmière décents pour te donner une chance de t’en sortir, de nous en sortir, et enfin voir nos aïeux et nos morts un jour, autrement que sur un écran.

Bonne chance, mon amour.

Je t’embrasse comme si c’était la première ou la dernière fois de nos vies, selon ce qui t’inspire le plus.