Assise sur son lit d’hôpital, la femme qui cherche ses mots pour me dire sa détresse à travers son masque est inquiète : elle a la COVID-19 et craint le pire.

Nazila Bettache Nazila Bettache
Médecin interniste et professeure adjointe à l’Université de Montréal, membre du collectif Soignons la justice sociale*

Ce préambule est le même, ou presque, que celui qui ouvrait un texte que j’écrivais dans La Presse en novembre 2019. En racontant l’histoire d’un patient subissant les effets des politiques néfastes en santé au Québec, j’étais loin de me douter qu’à peine quelques mois plus tard, nous en serions là, en pleine pandémie causée par un nouveau virus jusque-là inconnu ayant coûté la vie à des centaines de milliers de personnes à travers le monde. 

Mais au-delà des éléments spécifiques à la COVID-19, force est de constater que les enjeux que je décriais à l’époque sont encore bien présents, leurs conséquences exacerbées par la présente crise.

Dans ce cri du cœur que je relis comme un mauvais présage, je déplorais les trajectoires de soins fractionnées, l’impact des coupes massives dans les soins à domicile, les soins de longue durée, les CLSC, la réadaptation, la première ligne. 

Or, les situations dramatiques dues à la pandémie que nous connaissons aujourd’hui sont les conséquences directes des failles d’un système de santé que plusieurs gouvernements successifs ont saccagé, fragmenté et rendu incapable de réagir adéquatement à la crise que nous vivons.

On peut remonter au « virage ambulatoire » bâclé du Parti québécois de Lucien Bouchard, à la désastreuse « réforme Barrette » et aux politiques d’austérité des libéraux de Philippe Couillard. Alors que les conditions de travail des préposées aux bénéficiaires, infirmières et autres professions dévalorisées se dégradaient, la rémunération des médecins québécois bondissait de façon vertigineuse.

Au bas de l’échelle

La patiente qui est devant moi est préposée aux bénéficiaires. C’est une femme noire, une migrante racisée comme une partie importante des personnes qui prennent soin des aînés au Québec. Elle travaille dans un CHSLD, un établissement noyé dans la structure hospitalocentrique et mal organisée des CISSS, en manque cruel et chronique de personnel et de ressources. 

Comme préposée aux bénéficiaires, elle a toujours été au bas de l’échelle des salaires et des priorités. Alain Croteau, président-coordonnateur du comité exécutif du Syndicat des travailleuses et travailleurs du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, a d’ailleurs évoqué cette réalité avec lucidité sur les ondes de Radio-Canada le 21 avril : « Le gouvernement du Québec au cours des dernières années a gardé ces emplois les plus dégradés pour les femmes racisées. […] Ces femmes-là ont fait un travail merveilleux. C’est de l’exploitation pure et simple. » 

Quand la COVID-19 est arrivée, ma patiente n’avait pas accès à la préparation, à l’équipement, à la coordination ou aux expertises nécessaires. Elle a été infectée comme nombre de ses collègues qu’on appelle pourtant nos « anges gardiens ».

La crise que nous connaissons nous rappelle l’importance de la prévention en amont, notamment en santé publique. En 2019, bien avant la pandémie, l’Institut national de santé publique du Québec a publié un rapport accablant sur les effets des coupes draconiennes en santé publique. Ak’ingabe Guyon, professeure adjointe de clinique à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, avait réagi sans équivoque au rapport : « La santé publique n’est pas un joueur dont on peut se passer; quand on l’affaiblit, le prix à payer est très lourd. C’est Walkerton, c’est le SRAS. » Aujourd’hui, on comprend qu’elle ne croyait pas si bien dire.

Reconstruire le système

Il est fondamental de reconstruire un système de santé et de services sociaux robuste, cohésif, accessible, équitable et véritablement universel. Sinon, c’est en vies humaines que nous en paierons le prix, souvent celles qui sont déjà marginalisées. Les aînés, mais aussi les communautés autochtones, les personnes vivant dans la pauvreté, celles sans-abri, emprisonnées ou à statut migratoire précaire paieront le prix de notre négligence.

Rappelons que les personnes sans statut sont totalement exclues de l’accès aux soins de santé. Pourtant, nombre de nos « anges gardiens » sont des migrantes, comme la patiente devant moi.

Plutôt que #çavabienaller, je nous exhorte au #soyonssolidaires, aujourd’hui et toujours.

* L’auteure aimerait remercier deux membres du collectif Soignons la justice sociale, Samir Shaheen-Hussain et Raphaëlle Blondin-Gravel, pour leur contribution au texte.