J’ai eu le privilège (si c’en est un) d’être confinée successivement dans deux pays : d’abord à Paris, puis à Montréal. Même si rien n’est parfaitement comparable entre deux sociétés que tant de choses séparent, les comparaisons restent utiles. Comme dit le proverbe, quand on se compare, on se désole… et l’on se console !

Lysiane Gagnon Lysiane Gagnon
La Presse

Le Québec a eu la sagesse d’organiser beaucoup plus tôt la lutte collective contre le virus. En France et au Québec, le confinement de la population a commencé à peu près en même temps, à la mi-mars. Mais à ce moment, l’épidémie faisait rage depuis des semaines en Europe, alors qu’il y avait très peu de cas au Québec.

Le confinement a pris à peu près les mêmes formes, à cette différence près qu’en France, il s’est fait à coups de mesures autoritaires : obligation de justifier sa présence dans l’espace public en portant sur soi un document écrit et fortes amendes en cas de contravention. Le Québec, au contraire – comme d’ailleurs les autres provinces –, a misé sur la persuasion et réduit les interventions policières au minimum.

Au ton martial et à la grandiloquence du président Macron (« Mes chers compatriotes, nous sommes en guerre ! ») s’est opposée la bonhomie populiste de François Legault (« Bonjour, tout le monde… »).

Les points de presse quotidiens de Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, sont de froids récits apolitiques à l’inverse des interventions conviviales et rassurantes d’Horacio Arruda, qui est lié au gouvernement comme sous-ministre adjoint. La mainmise politique a donc été beaucoup plus marquée au Québec. L’opposition s’est volatilisée pendant six semaines et les conciliabules amicaux et privés entre le premier ministre et « Pierre, Manon et Pascal » (dixit M. Legault) ont remplacé le débat public.

PHOTO THOMAS COEX, AGENCE FRANCE-PRESSE

La tour Eiffel, inaccessible, vendredi

En France, l’atmosphère d’union nationale qu’entraînent inévitablement les grandes catastrophes n’a pas été aussi forte. À l’exception de Marine Le Pen, l’opposition parlementaire a mis la pédale douce, mais l’Assemblée nationale a continué à siéger et même des députés de la majorité ont exprimé des désaccords envers la stratégie gouvernementale.

Au-delà des différences culturelles que cette crise met en relief, ce qui m’a frappée, c’est l’extraordinaire similarité de la réaction populaire dans les deux pays. Les Français qu’on dit frondeurs se sont avérés, dans l’ensemble, aussi obéissants aux consignes que les Québécois, et cela, même si leurs logements sont bien plus exigus. En passant de Paris à Montréal, j’ai retrouvé le même climat, la même autodiscipline, les mêmes sujets de conversation (virtuelle), la même résignation devant l’inéluctable.

Quels qu’aient été le style des gouvernements et leur degré de popularité (François Legault jouissait au départ d’un capital de sympathie bien supérieur à celui du président français), la même peur devant le même ennemi a produit le même résultat.

Dans les deux pays, faut-il dire, la population a été matraquée sans répit par un torrent continu d’informations dramatiques.

On s’est heurté partout aux mêmes problèmes : pénurie d’équipement de protection, de matériel médical. Manque d’aides-soignants. Ravages du virus dans les centres d’hébergement pour vieillards. Confusion et pagaille dans la chaîne de commandement. Tant en France qu’au Québec, la centralisation excessive du système de santé n’est pas adaptée à des crises comme celle-ci.

Après trois semaines de confinement en France, j’ai été surprise de voir autant d’autos à Montréal, bien que l’agglomération du Grand Paris soit deux fois plus peuplée que la Communauté métropolitaine de Montréal.

À Paris, on avait le droit de se promener une heure dans un rayon d’un kilomètre autour de son domicile. Pour éviter de croiser d’autres piétons de trop près, je marchais très souvent au beau milieu de rues pratiquement vides sauf pour d’occasionnels livreurs à moto ou en camion. Même dans les grandes avenues des quartiers centraux de Paris, on pouvait facilement alterner entre le trottoir et la chaussée pour se distancer des piétons qui venaient en sens inverse.

D’où ma surprise en voyant, au retour de l’aéroport, que la circulation automobile au centre-ville de Montréal n’avait pas diminué autant que ce à quoi je m’attendais. À comparer au désert de Paris, Montréal avait, disons, l’air d’un dimanche après-midi. J’ai eu la même impression cette semaine, une fois sortie de mes 14 jours de quarantaine.

Il me semble moins facile de marcher en se distançant à Montréal : plus d’autos dans les rues, plus de monde sur les trottoirs.

Serait-ce parce que le confinement a été organisé plus sévèrement à Paris ? La différence s’explique aussi par des raisons d’urbanisme.

L’agglomération parisienne, grâce à sa densité démographique, dispose d’un réseau extraordinairement efficace de transports en commun. La plupart des Parisiens et des travailleurs de la banlieue proche utilisent le RER et le métro. Montréal et sa banlieue, au contraire, ont été bâties en fonction de l’auto.

En outre, à Paris, chaque quartier contient nombre de commerces d’alimentation, y compris de petits supermarchés. Les Parisiens peuvent aller se ravitailler à quelques pas de chez eux tandis que la plupart des Montréalais sont obligés d’utiliser leur auto ou un service de livraison.

Il y a en tout cas une chose que les piétons français et québécois ont en commun : l’aversion pour les joggeurs ! Ces derniers surgissent à l’improviste, vous frôlent en soufflant et en suant, exhalant Dieu sait quelle sorte de gouttelettes… Personne n’a protesté quand le gouvernement français a interdit la course à pied entre 10 et 17 heures. Une bonne idée… que les autorités québécoises auraient dû reprendre à leur compte pendant l’hiver avant que le printemps ne jette sur le trottoir des milliers de coureurs de plus.

Deux différences, pour finir.

Au Canada, la règle de la distanciation est de deux mètres… mais seulement d’un mètre en France, ce qui est aussi la norme de l’OMS. Les Nord-Américains (et les Allemands) auraient-ils un autre sens de l’espace ?

Enfin, on ne nomme pas l’ennemi de la même façon. Le Québec parle de « la » COVID-19, alors que les Français utilisent le masculin.

L’Office de la langue française s’est aligné sur l’OMS, qui a forgé le sigle dont le « D » représente le mot « disease » – « maladie » en français. C’est une appellation contre-intuitive, car dans la vie courante aussi bien que dans le vocabulaire scientifique, on parle d’un virus et non pas d’une maladie. Mais bon, cette dispute sémantique est une bien petite affaire par les temps qui courent…