En écrivant ce texte à la maison, nos jeunes enfants courant dans tous les sens, nous sommes pleinement conscients des répercussions du confinement sur les familles pour aplatir la courbe de la pandémie.

Jay S. Kaufman et Joanna Merckx
Respectivement professeur au département d’épidémiologie à l’Université McGill, et spécialiste en maladies infectieuses pédiatriques*

Les caractéristiques et les dynamiques de transmission du nouveau virus SARS-CoV-2 (qui cause la maladie de la COVID-19) demeurent largement méconnues. Mais alors que de nouvelles informations épidémiologiques émergent, il est important de réévaluer les politiques sociales complexes qui ont été mises en place pour sauver des vies et protéger notre système de santé tout en minimisant les dommages collatéraux subis par les familles et la société civile. 

Plus de 90 % des élèves et étudiants du monde ont à présent été touchés par la fermeture des écoles en lien avec la pandémie.

Avec précaution, quelques pays ouvrent à nouveau les écoles ou prévoient le faire dans les prochaines semaines, tandis que l’Ontario vient de prolonger leur fermeture tout comme beaucoup d’États américains. Alors que les parents ont de la difficulté à superviser et à instruire leurs enfants à la maison et que les enseignants se préoccupent de leur santé au travail, nous devons considérer la possibilité importante que les enfants jouent en fait un rôle limité dans la transmission du virus. 

Des véhicules majeurs de transmission, vraiment ?

Étant donné leurs habitudes grégaires et non hygiéniques, les enfants sont souvent considérés comme des véhicules majeurs de maladies infectieuses. C’est effectivement le cas pour la grippe, ce qui laisse à penser que les enfants devraient également être des vecteurs importants de l’infection SARS-CoV-2.

Pourtant, il y a très peu de résultats qui le démontrent et beaucoup de raisons d’en douter. C’est un fait bien établi que les enfants contractent l’infection SARS-CoV-2, mais que la maladie tend à être légère ou même passe inaperçue. Les enfants de moins de 10 ans comptent parmi les 1 % de cas confirmés et ne nécessitent généralement pas d’hospitalisation ou de soins intensifs, sauf s’ils présentent des maladies préexistantes. 

Alors que nous attendons des données par groupes d’âge des études sérologiques, des résultats préliminaires en provenance de Chine suggèrent que les enfants attrapent moins facilement la maladie que les adultes. De la même façon, les données de surveillance d’Islande montrent des taux d’infection très bas chez les jeunes enfants.

Et ce qui est même plus important, les données initiales suggèrent également que les enfants ne sont pas les meilleurs pour transmettre SARS-CoV-2.

Dans la recherche détaillée des contacts de Chine, de Corée et d’autres pays, les épidémiologistes ont remarqué très peu de cas pour lesquels les enfants faisaient partie de la chaîne de transmission. Cette information n’est pas improbable lorsque l’on considère des analogies avec d’autres maladies infectieuses qui sont mieux comprises.

Par exemple, la tuberculose est une maladie bactérienne qui se répand d’une personne à l’autre par des aérosols. La tuberculose tue plus d’un million de personnes chaque année. Les enfants peuvent contracter la maladie et en souffrir, mais en général, ils ne la transmettent pas aux autres. Dans le cas de SARS-CoV-2, une revue de transmission au sein des foyers a démontré qu’un cas initial pédiatrique était présent dans moins de 10 % des foyers étudiés.

Cela constitue un contraste avec d’autres épidémies, comme la grippe aviaire, pour laquelle un enfant était la source d’infection de la famille dans plus de la moitié des cas. Une revue de la documentation par le Norwegian Institute of Public Health a trouvé un seul exemple de SARS-CoV-2 où un jeune enfant était le cas initial possible et avait pu infecter ses parents. 

Plusieurs modèles mathématiques de l’épidémie de COVID-19 soutiennent également la conjecture selon laquelle la transmission de SARS-CoV-2 par les enfants est rare ou absente. Dans les endroits où les écoles sont restées ouvertes, comme en Islande, nous ne trouvons pas de résultats indiquant que ces endroits sont des foyers importants d’infection. Une enquête détaillée d’un enfant de 9 ans en France n’a pas trouvé un seul cas secondaire après qu’il a eu des contacts avec 112 autres jeunes et adultes dans trois écoles différentes pendant sa période symptomatique. Ainsi, la documentation disponible actuellement, bien qu’encore limitée, soutient la théorie que les enfants ne transmettent presque pas la maladie et la transmettent rarement.

Réouverture des écoles

S’il est vrai que les enfants ne contribuent pas de façon importante à la propagation de l’épidémie, on peut conclure que les fermetures d’écoles ont un effet minime sur la maîtrise de l’épidémie. En même temps, ces fermetures ont de profonds effets sur la population active et sur la santé des enfants et des parents, dont une aggravation de l’obésité, de la violence familiale et du retard scolaire pour les enfants. Les plus sévèrement touchés sont les enfants ayant des besoins spéciaux qui sont privés d’environnements professionnels et de ressources institutionnelles et les enfants vivant dans des milieux pauvres et marginalisés. Pour ces enfants, la fermeture des écoles exacerbe les inégalités déjà existantes.

Nous devons souligner que lorsque nous faisons référence aux enfants, nous parlons des enfants du primaire et de la petite enfance.

Alors que les adolescents ont leurs propres vulnérabilités et difficultés pendant le confinement, il est prouvé que leur rôle dans la transmission du virus est davantage comparable à celui des adultes. Ainsi, pour les jeunes en écoles secondaires, cégeps et universités, le retour en classe sera plus compliqué, probablement avec le respect de la distanciation, du lavage des mains et le port d’un masque. Il en est de même pour les interactions sociales et professionnelles inévitables entre les parents et les autres adultes dans le milieu scolaire.

Le SARS-CoV-2 circule dans la population humaine depuis seulement quelques mois et beaucoup reste à apprendre sur sa transmission et sa prévention, mais il existe déjà des raisons substantielles de penser que les enfants ne sont pas des contributeurs majeurs au fardeau de l’épidémie de COVID-19 et qu’ils ne devraient pas être privés d’école plus longtemps.

Si effectivement, nous pouvions permettre un retour apaisé et bien organisé, ce serait un grand soulagement pour les familles et tout le personnel enseignant.

* Jay S. Kaufman est également éditeur de la revue scientifique Epidemiology. Joanna Merckx enseigne l’épidémiologie des maladies infectieuses à l’Université McGill et est aussi directrice des affaires médicales à bioMérieux Canada.