Après le nécessaire et réjouissant ralliement derrière les prescriptions de la santé publique dans la lutte contre la propagation du coronavirus, les fissures ont commencé à se multiplier dans l’opinion publique au sujet de la stratégie adoptée par le gouvernement québécois. 

Jocelyn Maclure Jocelyn Maclure
Professeur de philosophie à l’Université Laval

Certains s’inquiètent de l’état de notre démocratie et des droits et libertés à l’ère de l’urgence sanitaire et des propositions technologiques visant à évaluer les niveaux de risque des individus et de retracer les contacts des personnes portant le virus. D’autres commencent à penser que les multiples coûts du confinement et de la distanciation physique dépasseront peut-être bientôt les coûts d’une approche moins exigeante sur le plan de l’interruption de la vie sociale et économique. Bien que mes premières inquiétudes, comme je l’exprimerai, sont ailleurs, ces points de vue sont sains et alimentent le débat démocratique sur les meilleures façons de composer avec la pandémie. 

Dans un univers mental parallèle, les victimes de l’ère de la post-vérité et de la déraison imaginent des complots et accordent une confiance disproportionnée à des loups solitaires de la recherche dont l’orgueil les mène à penser qu’ils ont raison contre la communauté scientifique dans son ensemble.

Dans un contexte où les chemins de la sortie de crise sont juchés d’embûches et où les nerfs sont à vif en raison d’un confinement qui se prolonge, il importe de revenir aux fondements et à la signification éthiques des grands choix faits par le Québec et les sociétés qui ont adopté des approches semblables depuis le début de la crise.

Le bien-être du plus grand nombre ?

Les tenants d’un déconfinement graduel, mais plutôt rapide adhèrent implicitement à une éthique dite « utilitariste ». L’utilitarisme est la doctrine éthique soutenant que l’action juste est celle qui maximise le bien-être (et réduit le mal-être) pour le plus grand nombre. Or, l’interruption de la vie sociale et économique engendre une panoplie de maux : précarité économique, détresse psychologique, violence conjugale et familiale, fin de vie dans l’isolement, patients atteints de problèmes cardiovasculaires qui tardent à aller à l’urgence, ainsi qu’une foule de petits malheurs. J’aimerais beaucoup, en outre, que mes enfants puissent revoir leurs grands-parents et leurs amis.

Cela étant dit, la position utilitariste implique que l’on trouve une métrique unique pour comparer les coûts du confinement à l’augmentation des pertes de vie qu’engendrerait inévitablement une approche moins exigeante sur le plan de la distanciation physique. Comme le SARS-CoV-2 peut être transmis par des personnes asymptomatiques et qu’un sous-groupe de la population est fortement à risque de développer des complications dues à la COVID-19, une approche cherchant à se rapprocher de l’immunité collective par la transmission naturelle au sein de la communauté ne peut se faire qu’au prix de la vie des personnes ayant un système immunitaire fragile.

C’est pourquoi une éthique d’orientation plus « déontologique » était nécessaire. Une éthique déontologique soutient que certains principes éthiques — par exemple, la reconnaissance de la dignité égale de chaque personne et de ses droits fondamentaux — doivent être respectés autant que cela est possible. De ce point de vue, la mort d’une petite minorité de personnes n’est pas justifiée par l’augmentation du bien-être de la vaste majorité.

Si plusieurs des maux causés par les mesures de confinement et de distanciation peuvent possiblement être atténués — pensons par exemple aux mesures de soutien au revenu, à l’aide psychologique, aux ressources pour faciliter la scolarisation à la maison et à l’utilisation des technologies numériques pour entretenir les relations sociales — rien ne peut mitiger la perte d’une vie humaine.

L’impératif moral de notre crise

Plus encore, la stratégie du confinement et de la distanciation repose sur une éthique de la solidarité envers les personnes les plus vulnérables, soit celles, très majoritairement de 70 ans et plus, dont l’état de santé préexistant ne leur permettrait pas de neutraliser le virus.

La solidarité implique entre autres que l’on porte secours à ceux qui sont le plus dans le besoin. Il m’apparaît que de protéger autant que possible ces personnes est l’impératif moral catégorique de l’exceptionnelle crise que nous traversons.

Les failles qui existaient déjà dans notre système d’hébergement de longue durée pour les personnes âgées ont tristement fait en sorte que nous n’avons pas pu respecter complètement cet impératif. C’est peut-être notre échec collectif principal. Cela étant dit, un relâchement trop rapide et mal planifié des mesures de distanciation, dans un contexte où on ne sait pas quel pourcentage de la population est immunisée et où les ressources pour dépister, retracer les contacts et isoler les personnes à risque sont limités, causerait vraisemblablement des milliers de morts chez les personnes vulnérables.

Je sais que certains, en particulier chez les personnes de 60 ans et plus, n’en peuvent plus à la fois d’être assignées à leur domicile et d’être vues comme vulnérables et devant être protégées. Le philosophe français André Comte-Sponville a multiplié les sorties contre les « diktats médicaux » et le paternalisme à l’endroit des personnes âgées.* Il revendique le droit de faire passer la liberté individuelle avant la préservation de la santé. En temps normal, nous pourrions lui donner raison, tout en haussant les épaules devant les sophismes et platitudes qui enrobent son discours.

Le temps, toutefois, n’est pas normal. La COVID-19 est une maladie infectieuse au fort potentiel de létalité pour certaines personnes. Nous n’avons pas trouvé de façons efficaces, jusqu’ici, de conjuguer une vie sociale relativement normale et la protection des personnes vulnérables. Le virus ne fait pas la différence entre une personne qui prend des risques calculés et assumés et une autre qui aimerait bien rester en vie le temps que la science trouve un vaccin, des traitements antiviraux et d’autres moyens de composer avec la maladie. L’aplatissement de la courbe épidémique donne au moins une chance au système de santé de tenter de traiter les personnes hospitalisées, tout en évitant les choix tragiques par le personnel soignant au chevet des patients en raison d’une pénurie de ressources. La position de Comte-Sponville pêche par son individualisme indu. Le contexte évoluera et un déconfinement très graduel est déjà en marche, mais l’heure demeure à la prudence et à la solidarité, sans quoi nous raterons l’un des grands rendez-vous moraux de notre temps.

* « Laissez-nous mourir comme nous voulons ! », d’André Comte-Sponville, dans Le Temps, 17 avril 2020

> Lisez « Laissez-nous mourir comme nous voulons ! »

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