Alors que le foyer de la crise sanitaire s’embrase dans les CHSLD et autres ressources de soins aux personnes âgées, privées et publiques, on a eu droit cette semaine à un rare dérapage de la gestion de la crise par le premier ministre François Legault.

Yolande Cohen Yolande Cohen
Historienne, UQAM

Visiblement irrité par les propos des présidents des Fédérations de médecins spécialistes et omnipraticiens (qu’il confond avec des « chefs syndicaux ») entendus le matin à la radio, le premier ministre a pris la décision soudaine, d’après ce que l’on comprend, d’appeler à la mobilisation immédiate de ces professionnels de la santé pour éteindre les feux de la COVID-19 dans ces résidences. Il a alors précisé qu’ils seraient mobilisés pour faire le travail d’autres professionnels de la santé comme les infirmières et des préposés aux bénéficiaires, ces laissés-pour-compte du système de santé. 

J’ai été très choquée de voir le peu de cas qu’il faisait des compétences particulières de tous ces professionnels, qui lui apparaissent comme des personnels interchangeables et corvéables à merci.

Certes, dans cet état d’urgence dans lequel nous nous trouvons, le premier ministre a la prérogative d’appeler en renfort toutes sortes de monde pour combler des besoins criants et sauver des vies. On comprend qu’il appelle ces professionnels en renfort, mais pourquoi leur demander de faire autre chose que le travail pour lequel ils ont été formés, souvent durant des dizaines d’années ? Sa réponse, qu’ils peuvent être prêts tout de suite à éteindre les feux de la COVID-19, a montré sa difficulté à accepter l’autonomie de l’organisation des professions de santé, ce qui en temps de pandémie est un vrai problème. Car nous comptons sur ces professionnels tous les jours pour nous soigner. Alors quel message leur envoyons-nous aujourd’hui ? 

Un règlement de comptes ?

On le sait, si les infirmières ont généralement la faveur du public, les médecins ont été l’objet de critiques acerbes ces dernières années. Accusés d’être les enfants gâtés du système, ils ont été montrés du doigt comme des gens qui ne cherchaient que leur intérêt (leur rémunération), ce qui a conduit à des négociations houleuses, il n’y a pas si longtemps. Cette décision du premier ministre est-elle un règlement de comptes avec les fédérations de médecins ? Certes, le moment est grave et l’urgence peut justifier beaucoup de choses. Je déplore qu’à cette occasion, M. Legault ait abandonné sa posture précédente, si admirable, qui était d’appuyer ses décisions sur la science (la santé publique, qui est en l’occurrence une spécialité médicale) et non pas sur des considérations politiciennes, voire populistes. 

Mais il y a plus dans cette décision mal avisée : en bafouant de la sorte les compétences des uns et des autres et leur autonomie de pratique, qui sont essentiels au bon fonctionnement de notre système de santé, il revient à considérer ces corps intermédiaires comme des rouages d’un appareil d’État tout puissant, qui peut à loisir déterminer les places et les rôles de chacun. 

Cette vision corporatiste d’une société unie autour de son chef est contraire aux principes démocratiques, où la place et les compétences de chacun permettent d’atteindre des consensus à partir de la délibération, de la négociation entre les corps intermédiaires qui composent la société civile et l’État.

Pourquoi ne les a-t-il pas consultés pour savoir où leurs compétences seraient les plus utiles ? Après tout, ils sont les mieux placés pour le savoir. Car si nous sommes en temps de guerre, enverrions-nous nos généraux dans les tranchées ? 

Ce que cette crise révèle, ce sont des rapports de force inégaux entre les corps intermédiaires, l’État et la société civile, des hiérarchies désuètes au sein d’un système de santé aux structures rigides, ainsi que le poids de l’inertie de cette immense bureaucratie qu’est l’appareil d’État qui nous gouverne. Dans le contexte de la pandémie, les dérives autocratiques sont nombreuses ; c’est pourquoi il nous faut être vigilants. 

Redonnons leur juste place aux compétences de chacun, bousculés par cette pandémie, et reconnaissons à sa juste valeur le travail de tous, en particulier le travail de care, encore si dévalué. Saisissons l’occasion qui nous est donnée par cette crise de revoir notre fonctionnement et notre rapport à toutes ces instances. Rétablissons les valeurs de dialogue et de respect comme des éléments essentiels de notre délibération collective, en prenant en compte ce que les partis politiques, syndicats, fédérations professionnelles, groupes de citoyens et associations volontaires, etc., ont à nous dire publiquement. Leur contribution est essentielle à notre survie et à la vitalité de notre démocratie.