Un jour, la crise de la COVID-19 sera derrière nous. Déjà, on peut deviner que cette tragédie remplira une longue page dans les livres d’histoire. Avec raison, parce que les effets de la pandémie sont inédits.

Jean-Philippe Thérien Jean-Philippe Thérien
Professeur titulaire au département de science politique, Université de Montréal

Le confinement de 4 milliards de personnes fait en sorte que plus de la moitié du globe a été mise sur pause. Pendant que les morts s’accumulent sur tous les continents, l’Organisation internationale du travail prévoit que les emplois de 1,25 milliard de travailleurs risquent d’être directement affectés par la récession qui s’annonce. L’Organisation mondiale du commerce estime que le commerce mondial pourrait chuter d’un tiers en 2020. De son côté, le secrétaire général de l’ONU a résumé la situation en disant que la crise actuelle était la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale.

Malgré l’ampleur du drame qui se joue sous nos yeux, on peut croire que les médias et les experts parleront un jour de l’ère « post-COVID ». Faisant allusion au chemin qui nous conduira jusque là, beaucoup de gens soutiennent que « ça va bien aller ».

La vérité, cependant, c’est que nous n’en savons rien. D’ailleurs, s’il y a une leçon à tirer du présent désarroi planétaire, c’est qu’il faudrait donner davantage de place à l’incertitude dans nos réflexions sur le futur.

Une rare chose paraît néanmoins certaine. L’ère « post-COVID » ne sera pas bâtie sur une table rase. Bien que les débats politiques auront inévitablement une couleur nouvelle, ils s’organiseront autour de choix dont les bases sont déjà identifiables.

Pour l’autonomie nationale

Plusieurs rappelleront que l’État est l’ultime rempart contre les aléas de la vie. De différentes manières, ils feront entendre une volonté d’autonomie nationale plus forte. La fameuse « guerre des masques » servira à cet égard de référence symbolique. Toutes les nations qui le peuvent essaieront d’être autosuffisantes en équipements médicaux et en médicaments pour éviter d’être dépendantes de marchés étrangers où tous les coups sont permis.

On peut aussi prévoir que l’idée de sécuriser l’approvisionnement des produits sanitaires ne sera qu’une facette parmi d’autres au sein d’un courant de pensée misant sur la proximité et le local.

Le concept de « bien essentiel » deviendra un cri de ralliement qui attirera à la fois des gens de gauche et de droite en faveur d’une démondialisation.

Des pressions seront aussi exercées pour que les frontières deviennent de meilleures barrières contre les microbes. On demandera que les finances publiques soient mobilisées pour secourir les chômeurs et les entrepreneurs d’ici sans trop se préoccuper des promesses du passé en matière d’aide au développement. Enfin, tenant compte du désengagement des États-Unis, de la volonté de puissance de la Chine et de la cacophonie européenne, nombreux sont ceux qui exprimeront leur scepticisme quant au potentiel d’une gouvernance au-delà des États-nations.

Pour la coopération internationale

Face à ce discours qui a de fortes chances d’être dominant, d’autres tenteront de faire valoir que la coopération internationale doit devenir une nouvelle priorité gouvernementale. Notant que les virus n’ont pas besoin de passeport pour voyager, ils souligneront qu’une pandémie est par définition un enjeu global. Et qu’un vaccin a plus de chances d’être découvert si les scientifiques d’un peu partout collaborent.

On dira également qu’aider les pays moins nantis à faire face à la maladie est une question de justice et d’intérêt. On expliquera ainsi que si la pandémie a les terribles conséquences qu’on connaît dans les pays riches dotés des infrastructures sanitaires les plus modernes au monde, la propagation de la COVID-19 – ou d’un virus semblable – dans les pays pauvres entraînerait à coup sûr une catastrophe humanitaire sans précédent. Et puis, ajoutera-t-on, l’objectif de confiner le virus dans les pays du Sud – où vit l’immense majorité de la population mondiale – serait de toute façon illusoire. Tôt ou tard, la maladie trouverait la route pour revenir chez nous.

Voilà pourquoi le New Deal de 2500 milliards récemment proposé par l’ONU en faveur des pays en développement sera présenté comme un investissement dans notre sécurité et notre propre bien-être. Et des voix rappelleront que sans un renforcement de la santé publique globale et des institutions qui, comme l’Organisation mondiale de la santé, en font la promotion, les efforts en matière de santé publique nationale risquent d’être vouées à l’échec.

Il est clair que, dans la réalité qui nous attend, des compromis devront être faits entre les deux programmes d’action décrits ci-haut. Autrement dit, une nouvelle forme d’équilibre devra être établie entre la légitimité du nationalisme et la solide logique de la coopération internationale. La tâche ne sera pas facile, car elle exigera de penser beaucoup plus qu’avant au long terme. En tout cas, pour bien faire les choses, il vaudrait mieux garder à l’esprit que plus grande sera la coopération, moins grandes seront les probabilités de confinements futurs.