Quatre médecins réagissent à l’appel du premier ministre Legault aux médecins spécialistes, à qui il demande d’aller prêter main-forte dans les CHSLD. Troisième texte.

Cynthia Lauriault Cynthia Lauriault
Médecin de famille

Chère population, depuis mercredi, je lis votre haine, votre colère. Je vous comprends. Et je vous pardonne. Je vous pardonne de nous briser le cœur, de nous insulter et de douter de nos intentions. Je vous pardonne de laisser le vent des émotions vous emporter, loin de votre esprit critique.

Car ce n’est pas de votre faute. Votre attention a été détournée. On vous a bernés.

À l’épicentre de cette épidémie de mépris, ce sont des articles qui empestent le mauvais journalisme et le sensationnalisme qu’on peut lire. Et les deux n’ont pas leur place, en temps de crise.

Je sais qu’il est facile de sauter aux conclusions, mais j’aimerais que vous sachiez ceci : je connais personnellement des dizaines de médecins spécialistes qui attendent depuis des jours, des semaines qu’on leur dise comment aider, après l’avoir offert. Certains se sont même fait refuser. On n’aurait pas besoin d’eux.

Les médecins en général ne se tournent pas les pouces. Ils travaillent, depuis la crise, et se retrouvent dans des situations diverses (gestion, réunions, réorganisation, information…) depuis des semaines. Souvent, nous ne sommes pas rémunérés pour ces tâches. Mais ça nous est bien égal ; il s’agit d’une pandémie.

Tous doivent faire leur part. Et on fait la nôtre, avec les compétences dont on dispose. On tente de les utiliser à bon escient. Car vous savez, dans les compétences du médecin, il y a aussi celles d'agir comme gestionnaire, de promouvoir la santé, d’informer la population, d’enseigner et de demeurer à l’affût des nouvelles données probantes, pour ne donner que quelques exemples. Nos compétences sont variées, mais elles ne pourront jamais remplacer celles des autres professionnels avec qui on travaille. Nous ne seront jamais « surqualifiés » pour faire leur travail… pour la simple raison que les qualifications sont à la base très différentes. Il n’y a pas de hiérarchie.

Vous savez, la négociation était en cours pour les médecins spécialistes depuis un bon bout de temps et on parle de l’enveloppe déjà connue. On n’ajoute pas un cent. Rien de nouveau. On attendait juste de savoir comment rémunérer les actes médicaux en temps de pandémie. On devait réorganiser la façon de le faire, à même l’argent déjà octroyé.

Comme bien souvent dans la vie, il serait plus avisé, pour tous, de prendre un recul avant de critiquer (et encore plus d’insulter).

Garder les médecins là où leurs compétences sont le mieux utilisées, c’est dans l’intérêt de tous. Chaque profession est irremplaçable et détient son propre champ d’expertise. C’est insultant pour les infirmières et les préposés de se faire dire qu’on peut les remplacer. On ne peut pas. On n’est pas formés pour ça. Je n’ai aucune idée de la façon de faire des transferts de patients de façon sécuritaire. Comment les lever. Comment éviter qu’on se blesse, tous. Je ne peux pas faire de prise de sang ni gérer des solutés. Quand une machine se met à sonner, dans une chambre de patient, je cours chercher l’infirmière, après avoir appuyé frénétiquement sur le bouton « arrêt » et peut-être débranché toute la patente.

On veut bien essayer d’aider, sortir de nos compétences, mais c’est rire du monde de nous payer si cher pour le faire, au lieu de payer adéquatement ceux qui sont déjà formés ou mieux équipés.

Surtout quand plein de gens ont perdu leur emploi. Quand plein de cliniques de services de santé privées sont fermées. Quand des centaines de préposés ont été mis à pied. Mais attendez… les payer adéquatement signifierait ouvrir les ententes, sortir le portefeuille et des sous tous neufs. Plus simple de payer des médecins trop chers, avec de l’argent « déjà donné », non ? En plus, ils auront l’air de gros avares. Une pierre, deux coups. Bingo.

Des tâches, on en fait déjà plein et on veut bien en faire d’autres… mais à quel prix ? Au prix de sortir les chirurgiens des établissements où vous pourriez avoir besoin d’eux ? Au prix de 211 $ de l’heure ?

Les fameux 211 $, ils ont été négociés pour les tâches médicales, nécessaires en temps de pandémie, pour les médecins spécialistes. Pour faire leur travail. De médecin.

D’autres professions facturent plus cher (sans les nommer) et ne sauvent pas de vies, que je sache. Je ne vois pourtant pas la population les lapider sur la place publique.

Les médecins spécialistes n’ont jamais négocié ce montant pour laver des planchers. C’est le forfait pour leur expertise médicale en temps de crise. Les médias se plaisent bien à extrapoler. C’en est devenu ridicule. On nous sort le « 2500 $ » à tour de bras… sans expliquer que ça représente une journée de 12 heures, avec une prime quelconque. Des collègues et moi avons tenté de faire le calcul, car il nous laissait perplexes. En fait, voyez-vous, les médecins aussi trouvent ce montant curieux en maudit. Et ils l’ont appris en même temps que vous, tout déformé, dans les médias, hier.

Je ne sais pas pourquoi les médecins au Québec ont le dos si large… pourquoi c’est si facile de pointer le doigt et du coup, détourner le regard de tous de l’enjeu réel.

Un problème connu depuis longtemps

Les CHSLD sont en difficulté depuis longtemps. Le personnel qui y travaille est sous-payé depuis longtemps. La pénurie dure depuis trop longtemps. Avant la pandémie.

La gestion était problématique avant.

Et le gouvernement nous dit qu’il n’a été mis au courant de la situation à la résidence Herron que dans les derniers jours. Vendredi soir, 20 h, pour citer le premier ministre. Mais soudainement, mercredi, ça fait des jours qu’il nous implore, tellement qu’il ne sait plus comment demander notre aide ? Quand mes collègues s’offrent depuis des semaines et sont toujours dans l’attente d’une réponse ? En laissant entendre que nous ne voulons pas aider, alors que nous sommes au front depuis le début, à risquer nos vies, pour sauver les vôtres ?

Alors voulez-vous bien me dire comment c’est devenu la faute des médecins ? De héros à zéro, c’est le cas de le dire.

Soit il y a là une profonde erreur de communication, soit on cherche à nous faire porter l’odieux.

Dans les deux cas, on ne mérite pas les insultes qui pleuvent. Et pendant l’orage actuel, c’est une bien mauvaise idée de traîner vos « anges gardiens » dans la boue.

Notre moral est déjà à terre…