La première phase de la crise du coronavirus est terminée, où les Québécois ont mis en œuvre de façon exemplaire le confinement demandé par le premier ministre François Legault. Le principal but de cet exercice humainement et socialement éprouvant, au coût économique exceptionnellement élevé, était de protéger les citoyens âgés les plus menacés par la COVID-19.

Christian Dufour Christian Dufour
Politicologue et auteur

Triste échec

On a malheureusement appris que la grande majorité des décès se produisaient dans des établissements voués à la protection des personnes âgées en perte d’autonomie, dans des conditions parfois inhumaines, sans la présence des proches.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

« On a malheureusement appris que la grande majorité des décès se produisaient dans des établissements voués à la protection des personnes âgées en perte d’autonomie, dans des conditions parfois inhumaines, sans la présence des proches », écrit Christian Dufour.

On ne sait pas encore si on a affaire à des exceptions et si le portrait d’ensemble sera moins dramatique. On en sait cependant suffisamment pour estimer qu’on ne saurait continuer comme avant en ce domaine.

Au-delà des salaires et conditions de travail insatisfaisantes des employés, c’est en effet la façon québécoise de s’occuper de personnes âgées qui est fondamentalement remise en cause ici. D’autant plus que, à la lumière des horreurs apprises en fin de semaine, les Québécois qui le peuvent feront vraisemblablement tout dans l’avenir pour éviter ce genre d’établissement.

La triste réalité est que, malgré les énormes efforts de tout un chacun ces dernières semaines, notre société s’est avérée incapable de protéger ses citoyens âgés les plus vulnérables dans cette crise.

Infantilisation

Cela nous amène à ces autres Québécois qu’il ne faudrait pas échapper eux aussi, à ces autres « aînés » – pour employer l’appellation infantilisante usuelle – qui ne sont ni malades ni en perte d’autonomie.

L’une des premières recommandations du premier ministre Legault dans cette crise visait les Québécois de 70 ans et plus, auxquels il a demandé de rester chez eux sans que cela ne soit une prescription légale. L’argument était que, même s’ils n’étaient pas plus à risque d’attraper la maladie ni de la transmettre aux autres, les statistiques démontraient que la grande majorité des décès découlant de la COVID-19 se situaient dans cette tranche d’âge.

Il est devenu vite évident qu’il était absurde d’empêcher complètement les 70 ans et plus de sortir, ne serait-ce que pour aller prendre une marche. Cela n’a pas empêché des bouffées immédiates d’agressivité à l’égard de ces vieilles têtes de mules qui se faisaient regarder de travers quand elles osaient aller faire leur marché pour se nourrir, quand ce n’étaient des journalistes leur faisant la morale en direct à la télévision ou des commerces refusant de les servir.

La présidente de la Commission européenne est allée récemment jusqu’à évoquer un confinement des 65 ans et plus jusqu’à la fin 2020, sans considération pour les effets dévastateurs d’une telle mesure sur la santé mentale et physique des citoyens affectés ! D’autres suggèrent au Québec des permis de circuler comme en France, où chaque citoyen a l’obligation légale de toujours avoir ses papiers sur lui.

Réalité escamotée

Alors que le premier ministre Legault a averti la semaine dernière que les Québécois âgés pourraient restés confiner plus longtemps, il est temps de rappeler une réalité beaucoup trop escamotée dans cette affaire, notamment mise en évidence par le journaliste scientifique Pierre Sormany dans un texte publié cette semaine dans L’aut’journal (Les « vieux » et la COVID).

Cette réalité, c’est que ce ne sont pas toutes les personnes de 70 ans et plus qui sont davantage à risque de mourir du virus, mais une minorité d’entre elles qui éprouvent déjà des problèmes de santé majeurs (diabète, maladies cardio-vasculaires chroniques, cancers, etc.). Une personne âgée en santé n’est pas plus à risque que ses concitoyens des autres groupes d’âge si elle suit les consignes et précautions dictées à tous.

Comment peut-on justifier une discrimination légale à l’égard d’un groupe d’âge qui ne présente pas plus de risque que les autres citoyens d’attraper, de transmettre le virus ou d’en mourir si on n’est pas déjà atteint d’autre chose de grave ?

Comment réagirait-on à une décision qui, sous prétexte que les Afro-Américains sont globalement plus affectés que les autres par le coronavirus, les mettrait tous en confinement pour les protéger ?

Cela nous amène à rappeler que, dans une démocratie libérale comme la nôtre, les 70 ans et plus ne sont pas des « aînés » à célébrer en théorie et à infantiliser en pratique, mais des citoyens en mesure de prendre leurs décisions de façon libre et responsable comme les autres citoyens.

C’est au premier ministre François Legault qu’il appartient de prendre les décisions finales dans ces choses. On ne doute pas que, tirant les leçons de l’efficacité de ses recommandations antérieures, il évitera, lors de la levée du confinement, de soumettre les Québécois de 70 ans et plus à des obligations légales plus contraignantes que leurs concitoyens.

Montréal n’est ni Paris ni Moscou. Montréal n’est pas Wuhan.