En cette époque séculière, rarement aura-t-on vécu le carême de manière aussi intense et globale.

Jonathan Guilbault Jonathan Guilbault
Éditeur de Novalis

Car le mot « carême » partage avec « quarantaine » une même racine étymologique, et chacun sait douloureusement, ces temps-ci, à quel point la privation et l’austérité associées au carême chrétien s’imposent comme un devoir citoyen.

Le synchronisme est moins bon avec la fête de Pâques, qui signe généralement la fin du carême, alors que la quarantaine sociale se poursuit. Comment fêter alors que nous continuons à faire l’expérience d’une sorte de désert relationnel et, pour plusieurs, à vivre dans l’angoisse de lendemains précaires ?

Ce qui est certain, c’est que l’on ressent viscéralement, cette année, la nécessité d’envisager une éventuelle sortie de quarantaine comme un sursaut de fraternité concrète, tangible. J’oserais dire : charnelle.

Nous avons trouvé des moyens inédits de rester en contact durant les dernières semaines. Tout d’abord égayants, ces moyens s’avèrent, plus le temps passe et que la fraîcheur de leur nouveauté se fane, insatisfaisants. La soif de nous retrouver en personne sans la médiation des écrans nous prend au corps.

Ce qui me manque le plus de la messe, ce n’est pas l’homélie ni même la communion. Plutôt l’échange de la paix. Le seul moment de la célébration où l’on se tourne les uns vers les autres, où l’on s’échange une bénédiction et un sourire, mais aussi, quand la situation sanitaire le permet, une poignée de main. Trop souvent, le seul moment qui fait revivre directement, sans recours à l’imagination, la tendresse et l’affection du banquet d’origine, la Dernière Cène.

Les chrétiens croient à une résurrection corps et âme, pas juste à une vie éternelle quelque peu abstraite, car notre manière de sentir le monde et d’entrer en relation est étroitement liée à la dimension corporelle de notre être. Nous n’avons pas un corps : nous sommes un corps.

Pâques, comme fête de la Résurrection, c’est donc la franche accolade de tous ceux et celles qui croient, qui espèrent que les forces qui nous divisent corps et âme, dont la mort, n’auront pas le dernier mot.

Demeure la question : en ces temps de confinement, comment fêter Pâques ? Comment se faire cette accolade ? Se réjouir est-il même possible, voire décent, puisqu’on entrevoit à peine la lumière au bout du tunnel ?

Or, la joie vient justement de cette faible lumière. Un lumignon, à peine un lampion dans une église baignée de ténèbres. Mais la mèche est allumée et c’est tout ce qui compte. C’est suffisant pour espérer que « ça va bien aller ».

Car, comme l’exprimait avec grâce la poète Tania Langlais : « La clarté s’installe comme un chat ».

Nous avions un peu perdu cela de vue, les sens et l’esprit aplanis par le bulldozer de stimuli des divertissements de masse. Ceux-ci occasionnent du contentement, du plaisir. Mais pas une vraie joie.

Netflix et Disney+ nous changent les idées, mais nous commençons à sentir que nous avons fait le tour de ce qui nourrit sans rassasier.

Quand je dis, en citant Langlais, que la clarté, que la joie s’installe comme un chat, je veux surtout pointer le fait qu’elle a cette façon paradoxale d’advenir sans bruit, d’être là sans y être, voilée derrière les rideaux de nos désirs inassouvis qui, eux, nous sont bien visibles.

Ce que nous redécouvrons en ce moment, c’est notre désir fondamental d’être ensemble. Ce désir est frustré, pour l’instant, mais nous savons qu’il n’en sera pas toujours ainsi. Et s’il y a une joie en cela, derrière cela, c’est celle de se sentir raccordé avec ce désir manifestement inscrit en nous pour nous rendre heureux. Non, l’enfer, ce n’est pas les autres.

Le but du carême, en tant que « sainte quarantaine », n’est pas de nous exercer à nous priver de quelque chose. Ni même de nous débarrasser d’une mauvaise habitude. Ce ne sont là que des moyens éprouvés en vue d’une visée bien plus importante : reconnecter avec notre désir foncier d’être en relation avec les autres, avec la nature, avec Dieu.

En conséquence, Pâques, c’est la célébration joyeuse de ce désir renouvelé et de la confiance que cet élan nous entraîne dans une vie qui vaut la peine d’être vécue.

Pour plusieurs, c’est en ce sens que Pâques peut être fêté cette année. La joie qui l’alimente n’a rien d’un feu d’artifice. C’est une joie en sourdine. Une clarté allumée à un désir qui ronronne, dans l’attente de bondir au grand jour.

Pâques, en ce printemps singulier, c’est la fête de nos étreintes à venir.