Je vous avertis d’emblée, ceci n’est pas un texte portant sur la COVID-19… enfin presque pas. C’est plutôt un texte sur les opportunités qui nous entourent. 

Francis Huneault Francis Huneault
Diplômé en design à l’UQAM, œuvrant en développement d’affaire, Montréal

On le constate tous, une pandémie, ça force les changements. Personne n’a voulu cela, mais nous nous sommes tous retranchés sur nous-mêmes, nous nous sommes adaptés. On l’a même fait rapidement ! Pour plusieurs, ce changement rime avec télétravail. Il y a un mois, on pouvait être pour ou contre cette manière de travailler, mais on avait encore le choix. Lorsque c’est devenu une obligation, je n’ai entendu personne se plaindre. Nous nous sommes remonté les manches, nous nous sommes construit des bureaux de fortune et nous avons expérimenté la vidéoconférence. Et si la pandémie avait un effet inattendu et durable sur nous ?

C’est dorénavant bien connu, Montréal se vide de ses familles. Selon l’Institut de la statistique du Québec, en 2017, près de 58 000 personnes ont décidé de quitter l’île alors que seulement 38 000 personnes décidaient de s’y établir. C’est donc 20 000 personnes, majoritairement dans la fleur de l’âge, qui se sont dit « tout sauf Montréal ».

On peut comprendre, avec la difficulté d’accéder à la propriété et le manque de propriétés possédant trois chambres et plus. À cela s’ajoute malheureusement une qualité de vie qui se dégrade d’année en année : travaux routiers, congestion, développement urbain effréné, bruit, diminution de la qualité de l’air, etc. La banlieue et les régions du Québec peuvent évidemment sembler alléchantes ! 

Si c’est vrai pour les individus, c’est aussi vrai pour les entreprises. En effet, soucieux du contrôle des coûts et désireux d’augmenter le bien-être de leurs employés, certains entrepreneurs optent finalement pour de nouveaux campus excentrés, un peu à l’image de ce qui se fait dans la Silicon Valley. On n’a qu’à penser à tout ce que cela peut permettre pour en être convaincu : garderie à même le site, gym pour les employés, stationnements pour tous, accès à la nature, proximité de la maison… tout cela à de plus faibles coûts qu’une tour au centre-ville. Oui, c’est attirant !

Mais si la réponse était en fait ailleurs ? Elle est sous nos yeux depuis la fin des années 70, mais c’est plus facile de l’ignorer que de s’y plonger*. Que ce soit pour des considérations technologiques, de manque d’accès à de l’équipement informatique adéquat ou à cause de la culture d’entreprise, on préfère entrer au bureau tous les matins. Normal, vous me direz, il en coûte assez cher de mettre en place un environnement de travail, aussi bien le rentabiliser. Or, fait intéressant, dans une entreprise de service, il y a généralement près de 35 % des postes de travail qui sont inutilisés à un moment ou à un autre de la journée. Mais où sont donc tous ces gens ? Probablement chez des clients, fort probablement en réunion, peut-être bien malades ou en vacances. Ils sont peut-être aussi en télétravail ? Et si on augmentait cette part, qu’arriverait-il ?

Bénéfices environnementaux

Regardons quelques chiffres. Tout d’abord, selon Équiterre, une forte part de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) entre 1990 et 2001 est attribuable au transport. Si c’est vrai pour le Québec, c’est aussi vrai ailleurs. Si bien que de grandes entreprises ont décidé d’encourager le télétravail afin d’abaisser leur empreinte environnementale. Ensuite, posséder une voiture représente une charge pour les individus, mais aussi pour l’ensemble des contribuables qui payent pour l’entretien des routes. Autant d’argent diminuant notre pouvoir d’achat. Humainement parlant aussi, il y a un coût. En 2008, au Canada seulement, 21 000 personnes sont décédées de causes attribuables à la mauvaise qualité de l’air. Se rendre au travail en voiture, parcourant plusieurs heures de congestion par semaine a donc un coût pour nous tous.

S’il est vrai que le télétravail peut aider à baisser nos émissions de GES, il est aussi vrai qu’il augmente la productivité tout en attirant les plus jeunes générations difficiles à satisfaire. Selon une étude de Gallup, les employés qui travaillent à distance de trois à quatre jours par semaine ont un plus haut niveau d’engagement, ce qui augmenterait la productivité**.

Or justement, le Québec n’y fait pas bonne figure. La croissance de la productivité au Québec en 2018 n’a été que de 0,1 %. Pour résoudre ce problème de stagnation, on évoque l’investissement en éducation et l’innovation. Ce sont évidemment de très bonnes pistes, mais coûteuses et complexes à implanter. Selon les résultats d’une vaste étude menée par Ipsos auprès de plus de 12 000 participants, il n’y a qu’environ 30 % des répondants qui se disent engagés ou très engagés envers leurs employeurs. N’y voyez-vous pas une manière de faire d’une pierre deux coups ?

Il y a un lien direct entre le niveau d’engagement, le télétravail et la productivité. Ce lien, c’est le bien-être !

Si justement on investissait dans le bien-être des gens avant de parler d’automatisation et de rationalisation. Si l’innovation est notre avenir, notre ressource première ce sont clairement les gens ! Une crise comme celle que nous vivons nous force à nous adapter brusquement. On pourrait donc choisir, au sortir, de retourner dans notre zone de confort. Ça serait tout à fait légitime. Néanmoins, il serait souhaitable de tourner nos apprentissages forcés en quelque chose de bénéfique pour la collectivité.

Je pose donc la question autrement : et si le télétravail devenait la norme, qu’est-ce que cela changerait ? Concrètement, moins de temps dans les transports. Temps qu’on pourrait réinvestir avec nos proches, pour des loisirs ou de la formation. Cela signifierait aussi moins d’argent pour les voitures, plus pour nos maisons.

Plus largement, quel impact le télétravail aurait-il sur nos villes ? En effet, j’ai toujours tenu la position voulant que Montréal soit la locomotive économique du Québec. Selon cette logique, on doit donc promouvoir Montréal et s’assurer qu’on y concentre tous les acteurs économiques. En plus d’être une locomotive, Montréal a toujours été un incubateur essentiel à notre prospérité. 

Mais voilà, la situation actuelle nous montre la réalité sous un autre angle. Il est évident qu’avec plus de télétravail, les centres-villes ne se videraient pas de leurs entreprises. Les rues et les ponts seraient en revanche moins congestionnés ! Les sièges sociaux ont une fonction importante, une fonction qui n’est pas appelée à disparaître. Avoir une adresse à Montréal signifie quelque chose. Les sièges sociaux pourraient être moins densément peuplés, ils devraient s’adapter, comme nous le faisons. Il y aura évidemment un après- COVID-19 pour les environnements de travail. Peut-être que se rendre au travail signifiera vivre une expérience unique et significative plutôt qu’un mal nécessaire pour gagner sa croûte.

En complément, les entreprises pourraient (et devraient) décider d’investir pour que leurs employés aménagent un bureau à domicile assurant un bien-être physique, cognitif et émotionnel. Il y a un mois, on pouvait se dire que les dépenses relatives à un bureau à domicile relevaient du personnel. On peut maintenant saisir qu’il s’agit d’un investissement rentable pour les organisations. Ce l’est aussi pour les promoteurs résidentiels, qui pourraient offrir des espaces de travail isolés à même les aires communes. Cela est tout aussi bon pour les restaurants, les cafés et les bibliothèques qui gagneraient en clientèle.

En effet, au lieu de se soucier du vide qu’on pourrait créer dans le centre-ville, imaginons toute l’activité qu’on pourrait générer dans les milieux de vie naturels de milliers de travailleurs. 

Passant une plus grande proportion de leurs semaines à la maison, ou près de la maison, on pourrait développer davantage d’habitudes liées aux transports actifs comme le vélo ou la marche. Parlant de cela, imaginez-vous quitter la maison à pied, après une journée de travail, confortablement installé, vous arrêtant à la fruiterie du quartier puis à l’école chercher vos enfants. Vous pourriez y croiser des voisins ou des amis complètement par accident, profitant de l’air extérieur et sentant les subtilités de chaque saison. Tout ce que le quotidien offre de mieux. Je rêve, me direz-vous. C’est pourtant ce que l’on fait à l’heure actuelle. C’est déjà bien réel, mais dans une version apocalyptique.

En conclusion, il y aurait donc un lien direct entre l’engagement, la productivité et le télétravail. Il y a aussi un lien à faire entre notre empreinte environnementale et la manière dont nous allons au travail. Le télétravail, donc, constitue une piste de solution pour plusieurs problèmes systémiques auxquels on fait face. Le Québec est un petit bassin dans l’écosystème nord-américain. On doit être créatifs et ouverts pour continuer d’évoluer et assurer notre avenir. Nous avons présentement une opportunité, nous devons essayer.

J’écris ces lignes pendant que mes enfants de 4 et 6 ans jouent à mes pieds, avec mon amoureuse en téléconférence juste devant moi. Si je peux le faire, on peut tous le faire. En définitive, le télétravail ferait qu’on vivrait tous plus d’heures par semaine dans nos milieux de vie. Lesquels nous chérissons tous pour des raisons qui nous sont propres. Une plus grande part de télétravail dans notre quotidien pourrait niveler à la hausse la qualité de vie de tout un chacun, sans égard à son emplacement ou son éloignement de Montréal. Fini l’interminable débat entre la ville et la banlieue. Finie une bonne partie des effets pervers de l’étalement urbain. La part du stress dans notre vie s’en verrait d’autant diminuée. Qui voudrait dire non à ça ? Certainement pas moi.

Moi, je dis oui !

> *Lisez un article sur le télétravail (en anglais)
> **Consultez l'étude de Gallup (en anglais)