Dans ses mémoires publiés en 2003, Madeleine Albright, secrétaire d’État sous le président américain Bill Clinton, fait une confidence qui me revient souvent en tête ces jours-ci.

Félix-Antoine Joli-Cœur
Félix-Antoine Joli-Cœur Entrepreneur et consultant… en quarantaine dans son sous-sol

Au restaurant, et même si elle était devenue la femme politique la plus puissante au monde, elle n’a jamais pu s’empêcher de commander le plat le moins cher sur le menu, les privations de son enfance (sa famille a fui le nazisme) l’ayant marquée à jamais.

Alors que nos routines sont perturbées et que les vulnérabilités de notre monde se révèlent au fur et à mesure que s’étend la crise de la COVID-19, quels gestes automatiques et quels changements structuraux viendront définir notre nouvelle normalité ?

Le brouillard est aujourd’hui bien trop épais pour répondre à ces questions. Après tout, nous ne faisons que commencer à encaisser le choc. Mais plutôt que d’attendre passivement que « ça passe » pour ensuite subir le nouvel ordre des choses, il serait bien avisé d’y réfléchir activement et de se mettre à la table à dessin.

Il serait pertinent en particulier de voir comment nous souhaitons que notre métropole contribue à définir ces lendemains.

Une ville est, à la base, une concentration de fonctions et d’activités. C’est un espace où cohabitent des milliers, sinon des millions d’individus qui évoluent au fil de leurs interactions. Parfois, comme à Paris ou à Brasilia, l’organisation générale de la cité a été définie selon un plan d’ensemble strict et global. Le plus souvent, par contre, les villes sont le résultat d’une évolution caractérisée par l’opportunisme et le hasard. C’est le cas flagrant de Montréal.

Sans vouloir revenir en arrière ou répudier nos origines, il serait néanmoins intéressant de profiter du fait que nous sommes tous isolés de nos familles et de nos amis pour se questionner sur l’espace qui nous réunira, la crise passée. Cette réflexion, je la lance sur trois plans.

Les quartiers

Le premier est celui de nos quartiers. On lit beaucoup sur les médias sociaux qu’il faut « encourager le commerce local ». À voir les risques sérieux que prennent les boulangers, les bouchers, les commis et les caissiers pour nous permettre de bien nous nourrir, je crois qu’il est temps qu’on se rende compte que c’est plutôt le commerce local qui nous encourage. Cela, en temps de crise, mais également en temps « normal », le dynamisme d’un quartier étant très souvent proportionnel à celui de son artère commerciale, qui repose essentiellement sur la santé financière et la créativité des commerçants locaux.

À cet égard, il est plus que temps de rompre avec notre pratique d’aménager les rues commerciales sans imagination ni audace en voulant qu’elles soient à la fois des lieux de destination, des routes de transit et des stationnements à aire ouverte. 

Vivement des rues commerciales qui répondent aux aspirations de notre époque et aient comme fonction première l’expérience de la ville, à l’échelle humaine et de façon authentique, c’est-à-dire en conformité avec le génie du lieu. Et vivement une révision de la fiscalité pour donner un coup de main aux entrepreneurs de la rue.

La relation entre les quartiers

Le deuxième plan est celui de la relation entre les quartiers. Alors qu’on essaie ces jours-ci de faire de longues marches pour échapper à l’enfermement, il est frappant de voir comment les transitions, d’un quartier à l’autre, n’ont jamais été aménagées, si bien que le plus souvent, les espaces interquartiers sont des no man’s land.

On a beaucoup réfléchi aux entrées de villes ces dernières années à Montréal, ce qui s’est notamment traduit par la requalification de l’autoroute Bonaventure et du boulevard Robert-Bourassa ou encore par l’aménagement d’un grand parc à la sortie de pont Jacques-Cartier. Il est temps aujourd’hui de requalifier, d’une part, les entrées de quartier puis, d’autre part, d’imaginer de grandes promenades urbaines qui accueilleraient ceux qui souhaitent déambuler d’un coin à l’autre de la ville.

La région métropolitaine

Finalement, le troisième plan est celui de la région. La région métropolitaine est faite de 82 villes ; autant de laboratoires où des solutions locales devraient, lorsqu’elles s’avèrent fructueuses, être mises à l’échelle. Or, entendre la mairesse de Montréal, de surcroît présidente de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), dire en ondes qu’elle ne sait pas comment est structurée la fiscalité à Laval montre brutalement que l’esprit de collaboration et d’émulation est vraiment au point zéro dans la région.

Imaginons une CMM dont la gouvernance serait revue et optimisée pour que la région métropolitaine travaille enfin en équipe.

Jean Drapeau aurait dit, dans les années 80, que ce n’est pas le temps de parler d’aménagement urbain lorsque le taux de chômage est trop élevé. La ville qu’il nous a léguée prouve qu’il avait tort. C’est au contraire lorsque tout est arrêté qu’il faut réfléchir, rêver puis planifier.

Le retour à l’action nous replongera inévitablement dans un « nouveau normal ». À nous de décider si ce nouveau normal nous sera imposé ou si c’est celui dont on aura rêvé.

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