L’un des plus anciens débats en philosophie est certainement celui portant sur la nature du meilleur régime politique.

Jean-François Caron Jean-François Caron
Professeur à l’Université Nazarbayev au Kazakhstan*

Depuis Platon, en passant par Aristote ou Cicéron, les philosophes ont toujours cherché à comprendre d’une manière sophistiquée quelle est la forme de régime politique la plus favorable à l’épanouissement du genre humain. Face à la crise actuelle du coronavirus, cette question demeure pertinente dans la mesure où nous avons l’occasion de comparer l’efficacité respective des régimes démocratiques et autoritaires à juguler cette pandémie.

Comme les épidémiologistes nous le répètent, la question n’est plus de savoir si certains pays pourront se protéger ou non cette maladie, mais plutôt dans quelle mesure il sera désormais possible de limiter sa progression afin qu’elle n’étrangle pas les systèmes hospitaliers en les saturant de patients en danger de mort. Pareille possibilité forcerait alors les médecins à devoir faire des choix éthiques entre les patients pouvant être sauvés et ceux qui ne peuvent l’être comme c’est actuellement le cas en Italie.

L’objectif consiste maintenant à limiter le taux de reproduction du virus à un niveau inférieur à un, c’est-à-dire à faire en sorte que chaque personne touchée contamine moins d’une personne en moyenne. Cela implique que chacun d’entre nous doit maintenant limiter par quatre ses interactions sociales. La course contre la montre est lancée, à défaut de quoi jusqu’à 70 % de la population mondiale pourrait se retrouver touchée par la maladie.

C’est à ce niveau que nous pouvons d’ores et déjà comparer l’efficacité des mesures déployées respectivement en Chine et dans les régimes démocratiques.

Dans le premier cas, des mesures strictes qui briment les libertés individuelles (quarantaine obligatoire et interdiction de sortir de chez soi) et corporatives (fermeture forcée des salles de cinéma, des centres commerciaux, des commerces ou des ministères) et, dans le deuxième cas, des mesures certes strictes, mais qui misent davantage sur le civisme de tout un chacun. Nous savons déjà que les mesures chinoises attentatoires aux libertés individuelles semblent avoir porté leurs fruits. Une étude récente parue dans The Lancet a montré qu’il n’aura fallu que deux semaines pour que le taux de reproduction du COVID-19 soit réduit de moitié**. Qu’en sera-t-il des mesures davantage volontaristes mises en place en France, aux États-Unis, au canada ou au Québec ? Sauront-elles juguler la croissance de la contamination ?

Demi-mesures

Il y a des raisons de douter des demi-mesures timides mises en place au Québec qui se refuse à faire les choix qui s’imposent. Ce n’est pas la fermeture des écoles et des universités ou la suspension des ligues mineures de hockey qui permettront d’endiguer le flot de malades, puisque ces mêmes individus continueront à fréquenter les cinémas ou les lieux publics au nom de leur sacro-sainte liberté individuelle. Cette frilosité à froisser les droits des individus risque fort bien d’engendrer une situation similaire à celle que vit l’Italie à l’heure actuelle et à laquelle feront éventuellement face la France, l’Espagne et l’Allemagne. Qu’on se le tienne pour dit : notre système immunitaire n’est pas plus résistant à la maladie que celui des Chinois ou des Italiens. Le rythme auquel nous serons touchés sera le même que dans ces pays. Malheureusement, la contamination continuera à se répandre en raison de ces failles importantes ainsi que par l’inaction des autres paliers de gouvernement, à commencer par le gouvernement fédéral qui fait preuve depuis le début de cette crise d’une naïveté déconcertante.

Le civisme a malheureusement ses limites et des mesures beaucoup plus draconiennes qui ont prouvé leur efficacité doivent maintenant être envisagées. Il ne suffit que d’une poignée d’irréductibles « droits de l’hommiste » pour empêcher l’endiguement de cette maladie. Il n’y a peut-être que le premier ministre Trudeau qui trouve une fierté non camouflée à se prêter à une quarantaine auto-imposée.

Qu’on le veuille ou non, la situation actuelle prouve les limites de la démocratie libérale.

Nous avons affaire à un système grandement efficace et louable lorsqu’il y a paix, ordre et bon gouvernement. Cette prémisse ne saurait être contestée. Par contre, en contexte de menace sérieuse, le régime prouve malheureusement ses limites en raison de sa frilosité à brimer ce qu’il doit précisément chérir.

Si l’objectif premier des sociétés libérales est d’assurer la sécurité des gens et de garantir leur droit à la vie, celles-ci devront en faire davantage et accepter que cet objectif ne peut passer que par des mesures attentatoires, mais limitées dans le temps, aux droits naturels de ses citoyens. Face à certaines situations d’urgence, l’intérêt général se doit de brimer les intérêts individuels. Face à certaines situations d’urgence, l’intérêt général se doit de brimer momentanément les droits individuels. Car agir une fois qu’il est trop tard, comme ce fut le cas en Italie, n’est clairement plus une option envisageable.

* Jean-François Caron publiera dans les prochaines semaines Le Prince 2020, de l’usage de la dictature au XXIe siècle ? (Presses de l’Université Laval)**

> Consultez l'étude de The Lancet (en anglais)