Le premier ministre en conviendra avec nous : rares ont été les occasions, dans l’histoire du Québec, où l’ampleur des surplus budgétaires à notre disposition nous a permis d’édicter de véritables choix de société. Avec des revenus anticipés – de l’ordre de 6 milliards de dollars pour les huit premiers mois de l’année en cours avant le versement au Fonds des générations – qui dépassent largement les dépenses de l’État, notre gouvernement se retrouve actuellement en excellente posture pour poser les assises du Québec que nous souhaitons collectivement.

Jacques Létourneau, Daniel Boyer et Sonia Ethier 
Respectivement président de la CSN, de la FTQ et de la CSQ 

C’est dans cette situation économique plus qu’enviable que le ministre des Finances déposera, le 10 mars, son deuxième budget.

Certains nous rétorqueront à coup sûr que le Québec a des obligations en matière de remboursement de la dette publique. Les versements au Fonds des générations ont pourtant permis d’atteindre la cible fixée de 45 % pour le ratio dette/PIB au cours du présent exercice budgétaire, soit six ans avant ce qui était prévu. Le gouvernement est donc passablement en avance dans l’atteinte de ses objectifs de remboursement de la dette. Considérant qu’il dégage des surplus considérables même après le versement au Fonds des générations, nous estimons que cette situation mérite de faire l’objet d’un véritable débat public.

Car nombreux sont les programmes du gouvernement, particulièrement en santé, en services sociaux et en éducation, qui peinent à se relever des années d’austérité imposées par le gouvernement précédent. Nous avions salué, lors du dernier budget, la décision du ministre Eric Girard de rompre avec les années passées en prévoyant une croissance des dépenses supérieure à la hausse des coûts de système. Nous avions néanmoins émis d’importantes réserves à l’égard des prévisions de dépenses pour les cinq années à venir, lesquelles sont nettement en deçà de la croissance des coûts de système et nous font craindre un retour à l’austérité permanente.

Quand on prend conscience du manque criant de ressources en éducation, en petite enfance et en enseignement supérieur, des insuffisances constatées jour après jour par la commission Laurent ou des interminables listes d’attente dans nos centres de santé, la population du Québec est en droit d’escompter un réel réinvestissement dans nos services publics.

Pour une transition juste

Nous saurons le 10 mars si le gouvernement Legault prend au sérieux la menace des changements climatiques et notre engagement à réduire de 37,5 %, d’ici 2030, nos émissions de gaz à effet de serre. Cet objectif ne sera pas atteint en se croisant les bras – ni les doigts d’ailleurs. Il requiert des gestes bien concrets de la part du gouvernement ainsi que les ressources budgétaires nécessaires. Le prochain budget doit faire une large place aux projets de transport collectif. Il doit soutenir les efforts attendus de nombreux secteurs industriels dans la réduction de leur empreinte écologique. Et, surtout, il doit s’assurer, notamment par l’entremise de soutien en matière de formation continue, que les travailleuses et les travailleurs ne feront pas les frais de cette nécessaire lutte contre les changements climatiques.

La transition énergétique n’est pas le seul facteur qui bouleverse nos milieux de travail. Les changements technologiques entraînés par la numérisation et la robotisation de nos processus de production apportent leur lot de transformations de nos emplois. Le gouvernement doit s’assurer que les travailleuses et les travailleurs ne seront pas laissés pour compte en renforçant l’accès aux programmes d’éducation et de formation qualifiante. Les problèmes de rareté de main-d’œuvre rencontrés dans toutes les régions du Québec amplifient cette nécessité.

Enfin, le prochain budget du Québec doit pouvoir répondre aux aspirations de ceux et celles qui sont au cœur de l’ensemble des missions de l’État. Les compressions budgétaires des années passées ont gravement alourdi leur charge de travail. Les conditions salariales bien peu compétitives rendent extrêmement difficile la capacité de chacun de nos établissements publics à attirer et à retenir la main-d’œuvre. Chaque jour, nos enfants, nos aînés et l’ensemble des citoyennes et des citoyens subissent les contrecoups du manque criant de personnel dans les écoles et les centres de santé et de services sociaux. Le gouvernement peut s’entêter à faire la sourde oreille : seul un sérieux coup de barre dans les conditions de travail et les conditions d’exercice des salariées et des salariés du secteur public rendra ce dernier attrayant pour les travailleuses et les travailleurs. Espérons que le budget d’Eric Girard saura rompre avec les vœux de pauvreté de son collègue du Trésor.