« Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l’homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote, et l’homme indigène en instrument de production. » – Aimé Césaire

Nawel Hamidi et Pierrot Ross-Tremblay Respectivement de l’Université Saint-Paul et de l’Université d’Ottawa

Dans son roman Qu’as-tu fait de mon pays ?, An Antan Kapesh décrit avec clairvoyance la double démarche de dépossession et d’assimilation des Premiers Peuples.

Elle représente ce processus à travers la rencontre d’un petit garçon (les Premiers Peuples) et d’un polichinelle (le colonisateur européen). L’enfant est graduellement forcé, par diverses fausses promesses, de quitter sa terre ancestrale, d’abandonner son mode de vie, d’oublier sa langue et de changer de spiritualité.

L’autrice utilise des images percutantes pour décrire ce dépouillement, dont une scène où le petit garçon se voit forcé de laisser aller sa paire de mocassins, présentée comme dépassée et arriérée, contre des souliers qui le blessent et laissent entrevoir ses orteils mutilés.

Dans un geste de colère contre un système dont il prend conscience des fins, l’enfant lance au loin les souliers du polichinelle.

Cette allégorie symbolise à nos yeux la crise actuelle afférente au refus des chefs héréditaires wet’suwet’en de consentir à la construction d’un gazoduc sur leurs terres ancestrales. Plus particulièrement, elle préfigure l’échec actuel du régime constitutionnel destiné aux Premiers Peuples depuis 1867 astreignant ces derniers à l’obligation d’abandonner un mode de vie ancestral contre un autre qui les blesse et mutile la Terre.

En effet, en vertu de la Loi constitutionnelle de 1867, par l’entremise de son article 91 (24) et des différentes législations fédérales subséquentes telles que la Loi sur les Indiens, les Premiers Peuples, leur souveraineté ancestrale, leurs cultures et leurs savoirs ont été réduits à des « objets » de compétences les invalidant.

Ils devaient éventuellement disparaître par l’extermination ou l’assimilation. Comme tout projet colonial, le régime d’exception adressé aux Premiers Peuples devait être temporaire. Les dépenses militaires et administratives y étant associées devaient diminuer graduellement jusqu’à ce qu’ils ne puissent freiner d’aucune manière l’appropriation entière de leurs terres ancestrales et leurs richesses.

Mais la résistance desdits peuples n’a point permis de consolider comme prévu, dans son entièreté, le projet expansionniste de la Couronne. Les questions « indiennes » sont ainsi devenues, au contraire, un enjeu de sécurité nationale primordial et permanent.

Plus d’un siècle plus tard, devant le constat de son insuccès à éteindre les ordres juridiques autochtones, le Canada institua un nouveau stratagème par l’entremise de l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 conférant une reconnaissance des droits ancestraux et issus de traité.

Cette disposition se conjugua alors en plusieurs politiques définies exclusivement par le gouvernement fédéral et provinciaux afin d’assurer que la souveraineté des Premiers Peuples soit « modifiée » et « harmonisée » au droit et aux institutions juridiques canadiennes et que ces dernières en soient l’unique source.

Ainsi, par l’entremise des politiques sur l’autonomie gouvernementale, la fiscalité et les revendications territoriales, les différents ordres de gouvernement assurent une sortie de la Loi sur les Indiens selon des termes définis exclusivement par et sous leur autorité respective.

Le morcellement des souverainetés ancestrales

Le régime adressé aux Premiers Peuples a toujours visé à les vulnérabiliser et à étouffer leur autodétermination pour faciliter l’accès à leurs terres ancestrales.

Environ 52 Premiers Peuples sont scindés en 634 réserves sous-financées, affaiblies et souvent éloignées par des routes difficilement accessibles. Les gouvernements ne négocient pas de nation à nation, mais de nation à conseil de bande. 

Les différents ordres de gouvernement provinciaux et fédéral négocient actuellement différentes ententes-cadres avec environ une cinquantaine de communautés au Canada.

Rappelons-nous que les Premiers Peuples au Canada, en plus d’être l’objet d’un racisme au cœur même du régime constitutionnel leur étant destiné, n’ont pas les mêmes droits et accès aux mêmes services que le reste des citoyens canadiens.

Ainsi, afin d’accéder au respect minimal de leur dignité humaine et à des conditions de vie équivalentes au reste des citoyens, il leur est imposé d’abandonner leur identité et leur souveraineté ancestrale par l’entremise de traités modernes, d’ententes-cadres et d’ententes sectorielles visant la consolidation de la souveraineté du Canada et des autorités provinciales sur les terres et les ressources.

Cet arsenal de procédés néocoloniaux se négocie généralement à « portes closes », entre quelques représentants fédéraux et provinciaux et le conseil de bande, excluant ainsi la majorité des membres et les instances de gouvernance traditionnelles.

Ces ententes, qui sont présentées à la pièce et laissent présager plus d’autonomie, de pouvoirs et de ressources fiscales aux communautés constituent, dans les faits, l’ultime stade de destruction des souverainetés ancestrales et inhérentes des Premiers Peuples.

Elles visent la constitution d’administrations locales soumises à la Couronne, exerçant des pouvoirs considérablement réduits et modifiés, encore moins importants que ceux exercés par les municipalités. Les Premiers Peuples demeurent cependant des peuples souverains autant en vertu de leurs ordres juridiques ancestraux qu’au sens du droit international, et demandent à être considérés comme tels.

Quand des entreprises dirigent le canot

Ajoutée à ces ententes qui déploient des simulacres de pluralisme juridique et politique s’ajoutent des ententes avec différentes entreprises forestières, hydroélectriques, minières et notamment pétrolières.

Le Yellowhead Institute soulevait tout récemment le danger de laisser des entreprises définir la portée des droits constitutionnels des Premiers Peuples par l’entremise de signatures d’ententes « confidentielles » avec les conseils de bande. 

Ces ententes constituent également des outils portant atteinte aux souverainetés ancestrales par l’entremise de clauses invitant les conseils à renoncer à leurs recours judiciaires en cas de violation de leurs droits ancestraux ou issus de traités, entre autres. 

Il est maintenant connu que ces entreprises sont en train de se substituer aux gouvernements élus de ce pays et qu’elles participent à l’élaboration de politiques mortifères en matière de protection des droits de l’homme et de ceux de la Terre.

La crise actuelle témoigne d’un échec de toutes les tentatives fédérale et provinciales de consolider leurs autorités respectives sur les territoires ancestraux.

Elle témoigne également d’une remise en question, en particulier par la génération montante, de la gouvernance qui touche autant les institutions coloniales imposées aux Premiers Peuples que les institutions canadiennes.

Si la société canadienne trouve radicale l’impératif de respect des chefs héréditaires wet’suwet’en, elle sera étonnée de ce que seront les exigences de la génération montante animée, avec raison, par une anxiété écologique permanente.

La situation actuelle est un avertissement aux gens qui tiennent présentement les rênes du pouvoir et à l’élite économique. Ceux qui viennent n’auront peut-être pas la patience légendaire des Premiers Peuples.

Garder le cap

Les Premiers Peuples résistent depuis le début des premiers contacts aux atteintes à leurs souverainetés et aux attaques à leur existence. Cette ténacité à prendre sa place comme peuple, tout en rejetant celle qui leur est assignée, témoigne de l’urgence de mettre un terme à ces relations abusives entretenues par des politiques modernes d’assujettissement. 

Il est temps de redéfinir ces relations par l’entremise d’une conférence constitutionnelle réunissant également les représentants des ordres ancestraux afin de planifier une sortie véritable et effective de ce régime colonial intenable.

Une sortie permettant de définir un modèle respectueux des relations, non constitué sur l’invalidation des conceptions des Premiers Peuples, mais à partir d’elles.

Si le gouvernement actuel démontre avec indécence qu’il n’a jamais vraiment eu à cœur la réconciliation et qu’elle constituait plutôt un stratagème élaboré de désamorçage de la résistance, les citoyens canadiens ont devant les yeux des vérités qu’ils ne peuvent plus vraiment éviter. Ils devront accepter que le projet de John A. Macdonald de créer une Amérique du Nord « purifiée des races bâtardes » a heureusement échoué.

Les civilisations millénaires qui leur ont été présentées comme une maladie à guérir portent en fait le remède pouvant rétablir un équilibre avec la Terre au bénéfice de leurs enfants et leurs petits-enfants.

Pour l’heure, tout comme le gouvernement actuel a pris position pour la construction d’un pipeline en dépit du refus catégorique des chefs héréditaires wet’suwet’en, il semble qu’un nombre grandissant de gens, issus des Premiers Peuples ou non, ont aussi fait leur choix de rejeter les souliers troués du polichinelle.

Leur courageuse résistance risque d’être gardée en mémoire par les générations à venir comme le début d’une grande révolution menée contre vents et marées et ayant permis leur existence même.

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