Je me suis longtemps demandé si les hommes lisent les femmes, comme nous les avons lus, nous, toute notre vie. Pour chaque Jules Verne ou Hubert Aquin lu par des filles, combien d’Ursula Le Guin ou de Marie-Claire Blais lues par des garçons ?

Pascale Navarro
Pascale Navarro Auteure, journaliste, conférencière et animatrice

Fini le XXe siècle ?

J’ai fait mes débuts de critique littéraire à une époque où les romans d’hommes étaient des romans, point final. Ceux qu’écrivaient les femmes étaient, eux, des « romans de femmes ». Ce qui était objectivement vrai, mais vu de façon péjorative. Comment faire ? Si vous vouliez traiter de livres féminins, vous n’étiez plus dans « l’universel », mais si vous n’en parliez pas, personne ne le faisait.

Au bout du compte, peu de femmes étaient lues. Je m’exprime au passé, mais il arrive encore que dans certains programmes d’écoles secondaires et collégiales, les jeunes ne lisent qu’un seul (voire aucun) livre de femme dans tout leur trimestre.

En 2020

Depuis longtemps, chercheuses et critiques littéraires brassent la cage pour changer cette réalité. Je pourrais en citer beaucoup, et parmi elles, l’écrivaine et professeure Lori Saint-Martin, qui en a fait une bataille personnelle, démontrant chiffres à l’appui la sous-représentation des femmes dans les sections littéraires de six quotidiens dont Le Devoir et Le Monde ; le Comité femmes du Centre québécois P.E.N. international, qui a envoyé des écrivaines dans les cégeps pour sensibiliser le personnel enseignant à la question ; l’étude comparative réalisée par Charlotte Comtois et Isabelle Boisclair de l’Université de Sherbrooke, pour le Comité égalité hommes-femmes de l’UNEQ (Quelle place pour les femmes dans le champ littéraire et dans le monde du livre au Québec ?, novembre 2019).

Au cours des dernières années, un travail de rattrapage est en cours et, notamment au Québec, les médias cherchent à mieux représenter la littérature écrite par les femmes.

Une année avec elles

Si on ne peut pas parler encore d’égalité parfaite entre le traitement des œuvres de femmes et d’hommes, les choses ont légèrement évolué. Au point d’imaginer et de concrétiser un projet comme celui de l’éditrice Mélanie Vincelette, qui a eu l’idée de commander à l’écrivain Daniel Grenier un essai sur ses lectures de livres de femmes. Ce projet a duré un an, et le livre, Les constellées, vient de paraître (éditions du Marchand de feuilles).

L’auteur y relate sa lecture de plus d’une centaine d’œuvres choisies à la fois par lui-même, son éditrice et des collègues féminines qui lui ont prodigué leurs conseils. L’une des conséquences de son aventure est qu’il redécouvre l’œuvre de son arrière-grand-mère, Ève Bélisle, anonyme, et qu’il épingle sa propre indifférence à l’égard de son aïeule, pourtant écrivaine comme lui.

Anonymat collectif

PHOTO GETTY IMAGES

Si on ne peut pas parler encore d’égalité parfaite entre le traitement des œuvres de femmes et d’hommes, les choses ont légèrement évolué, écrit notre collaboratrice.

Or, l’anonymat des créatrices est chargé de sens. Dans son spectacle Éclipse, présenté en janvier dernier, la dramaturge Marie Brassard exhume une œuvre méconnue d’écrivaines et de poétesses de la génération beat parmi lesquelles Leonore Kandell, Diane Di Prima et Anne Waldman.

L’assemblage des textes de ces femmes fait naître une réflexion sur l’anonymat dans lequel les écrivaines ont longtemps vécu, qui se retourne aujourd’hui pour nous montrer sa face cachée, mais féconde : la puissance du collectif et du rassemblement féminins, comme le soulignait la romancière et professeure Catherine Mavrikakis, invitée à commenter la pièce le soir où j’y assistais.

Un titre marquant de femme

C’est à cette force que j’ai pensé quand j’ai lu les réponses d’hommes à qui j’ai demandé, sur les réseaux sociaux, le titre d’un livre écrit par une femme qui les avait marqués au cours de leur vie. 

En prévision du 8 mars, je souhaitais sonder les hommes et savoir s’ils lisaient des femmes, et si oui, lesquelles.

En tête de liste de ce palmarès fait main figurent Les mémoires d’Hadrien (Marguerite Yourcenar) et Frankenstein (Mary Shelley), ce qui ne me surprend pas trop ; mais aussi Les mots pour le dire (Marie Cardinal), La femme qui fuit (Anaïs Barbeau-Lavalette) et La servante écarlate (Margaret Atwood), ce qui m’a ravie.

L’universel féminin

Ces trois derniers romans sont écrits avec des points de vue radicalement féminins, prenant leur source dans le résultat d’une socialisation étouffante et dont les héroïnes sont la proie. Bien sûr, ce sondage n’a rien de scientifique et on pourrait répondre que seuls les convaincus se sont manifestés.

Mais ce chœur de voix féminines relayées par plus de 500 lecteurs m’a donné l’impression que peut-être des hommes écoutent, de plus en plus, ce que nous avons à dire. Peut-être que, comme Daniel Grenier, ils réalisent que pour « explorer “l’universalité” », il faut aussi y inclure le regard des femmes.

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