Dans cette crise autochtone où tout semble avoir été dit, un aspect pourtant central du discours ambiant donne l’impression d’avoir été évacué rapidement par la petite porte d’en arrière, sans bruit.

Isabelle Picard
Isabelle Picard Ethnologue

Cet état, qu’on ne veut nommer, laisse pourtant des cicatrices, module certaines analyses et encadre même d’importantes décisions.

Si, comme le disait l’écrivain Robert Sabatier, « le racisme est une manière de déléguer à l’autre le dégoût qu’on a de soi-même », qu’est que ça veut bien dire sur notre société dans le cas qui nous préoccupe ?

Attention, tout n’est pas racisme et tout le monde n’est pas raciste. Il faut savoir faire dans la nuance. Beaucoup de chemin a été fait. Plusieurs cherchent de vraies réponses plutôt que de s’enfarger invariablement dans les mêmes préjugés et stéréotypes, ou de tomber dans de faciles amalgames hérités de leurs pères ou façonnés par les fantômes d’un autre temps.

Mais force est de constater que ce racisme se veut toujours présent, et pas seulement d’un côté.

Il s’infiltre pernicieusement dans une phrase, une caricature, une blague, même dans une petite annonce sur Marketplace qui titre « drapeau de charogne à vendre 2 $ », montrant un drapeau warrior en preuve. 

Ce racisme, il regarde de haut, l’air suffisant ayant l’air de dire : « Moi, je sais ». Mais est-ce que cette complaisance n’est pas un peu arrangeante ? Est-ce qu’elle ne prend pas racine dans un fauteuil confortable qui nous aspire dans nos convictions au prix de l’effort qu’il faudrait comprendre l’autre ? Et puis, si ce qu’on découvrait nous ébranlait ? L’entreprise demande certes du courage.

« Il est où ton père ? Parti bloquer un train ? »

Voilà la question qu’un de mes garçons s’est fait poser cette semaine à son école. Cette question, je l’avais entendue aussi à la rentrée scolaire de l’an 1990. La même ? Peut-être pas, mais tout comme. Il s’agissait à l’époque de bloquer une route. J’avais leur âge.

Je le savais que ça viendrait un jour ou l’autre. On y passe tous. Je les avais éduqués et préparés comme je peux, même si je trouve qu’ils sont bien jeunes. J’aurais voulu les préserver et ne pas avoir à faire ça. J’espérais secrètement que pour mes enfants, ce serait différent, qu’ils ne commenceraient pas leur vie avec deux retraits au bâton.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Manifestants, mardi dernier à Kanesatake

Et différent ça l’est, normalement. Mais la situation actuelle est loin d’être normale.

On vit un de ces moments où le pire ressort de l’être humain. Et le pire ici se traduit par une foule de commentaires tantôt haineux ou anodins, mais tout aussi indélébiles.

Alors, à eux, je leur parle d’histoire, de culture, de la vie avant, de ce que j’en connais, de ce qui en reste, de ceux qui se sont battus, de ce que je crois qu’il faudrait faire ou ne pas faire. Je prône la paix. Toujours. Ça ne veut pas dire que je prône le silence et l’acceptation ; on a trop longtemps baissé la tête. Je parle de dialogue, d’éducation comme d’une arme contre l’ignorance. Je tente d’expliquer comment se faire une carapace, un peu en vain, sans trop y croire. Parce que cette rencontre avec le racisme se veut un passage obligé, je le sais bien.

Je me souviens encore de cette journée où mon plus vieux est revenu de l’école en disant qu’il n’aurait jamais dû dire qu’il est en partie mohawk. J’en avais parlé ici. C’était il y a deux ans. Je l’ai vu pleurer. J’ai pleuré tout autant. Je me suis promis à ce moment que jamais ça n’arriverait de nouveau. Jamais ils ne se sentiraient inférieurs, misérables, coupables d’être qui ils sont parce qu’ils se sont vu attribuer un numéro de 10 chiffres sur une carte de bande.

Quoi qu’il en soit, j’aime mieux qu’ils sachent. Tout. Le bon et le mauvais. Qu’ils n’aient pas honte. Qu’ils comprennent que le racisme naît de l’ignorance, de mots empruntés sans trop réfléchir. Que ce n’est pas de leur faute à eux.

Des commentaires douteux

Dans le conflit actuel, j’ai aussi fait le choix d’ignorer sciemment les commentaires douteux des chroniqueurs et des analystes qui ne veulent pas comprendre. Parce qu’à la longue, on sait qui ils sont. Et non, je n’ai pas l’impression de ne pas prendre tout le pouls de la société en faisant ça. Du pouls, j’en ai accumulé pour deux vies déjà.

Il y a toutefois des commentaires durs qui se faufilent jusqu’à mes oreilles ou se glissent sous mes yeux malgré moi. Ceux de Luc Lavoie en font partie. Ici, on peut argumenter sur l’intention liée aux propos tenus sur les ondes du 98,5 le 17 février dernier dans le cadre d’une discussion qui portait sur la crise.

Le verbatim en question tient à ceci : « Un coup de .45 entre les deux yeux, tu réveilles, mon homme. Ou tu t’endors pour longtemps. » Parlait-il des armes en général ? Visait-il un groupe en particulier ? Ces commentaires sont pour le moins très maladroits dans un contexte de tension palpable que l’on connaît. Des larmes sont montées à mes yeux quand j’ai entendu ça. J’ai pensé à mes garçons.

Et c’est sans doute, même aujourd’hui, la petite fille de 13 ans qu’on attaque chaque fois que de tels propos résonnent jusqu’à moi, comme un coup de fusil entre les deux yeux.

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