Au début des années 1950, Gérard Morisset, responsable de l’Inventaire des œuvres d’art (1937 →) et ardent défenseur du patrimoine, était préoccupé par le défi que représentait la conservation de la vieille ville de Québec. En réponse aux problèmes du moment, il souhaita la création d’un Institut national d’urbanisme.

Gérard Beaudet Gérard Beaudet
Urbaniste émérite, professeur titulaire à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage, Université de Montréal

Cette préoccupation trouvera un écho quelques années plus tard dans l’essai Pour une politique, rédigé en 1959 par Georges-Émile Lapalme, alors chef du Parti libéral du Québec. Ce dernier proposait la mise sur pied d’un Bureau provincial d’urbanisme dont le rôle serait de coordonner l’action publique afin de mieux assumer la mission de protection et de valorisation du patrimoine. Il faudra toutefois attendre l’adoption, à la fin des années 1970, de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme (LAU) pour que la question du patrimoine soit formellement inscrite à l’ordre du jour de l’urbanisme québécois.

Quarante ans plus tard, le défi lancé aux urbanistes a-t-il été relevé avec succès ?

Nous sommes-nous donné les moyens de nos ambitions, à savoir, comme le suggérait l’Italien Gustavo Giovannonoi dès les années 1930, faire du patrimoine urbain l’objet d’une véritable démarche urbanistique ? Rien n’est moins sûr.

Certes, les documents d’urbanisme ciblent les secteurs d’intérêt comme le veut la LAU. Plusieurs les caractérisent même de manière convaincante. Mais tout se passe comme si, une fois ce travail fait, il fallait passer aux choses sérieuses. Et les choses sérieuses se déclinent en projets immobiliers. Le patrimoine urbain, bien qu’on l’associe à une ressource, n’est alors souvent perçu que comme une contrainte. Cela n’est évidemment pas dit ouvertement.

Ne pas faire le poids

La facilité avec laquelle on justifie les surhauteurs en milieu patrimonial montre cependant que la valeur qu’on lui accorde est très relative et qu’elle ne fait généralement pas le poids face à celle qu’on attribue aux grands projets immobiliers.* Or, la généralisation des surhauteurs et la propension de modifier le plan d’urbanisme pour satisfaire les ambitions des promoteurs ne fait pas suite à une évaluation a priori des conséquences de ces décisions. Tout se passe comme si ce qui avait fondé la reconnaissance de la valeur patrimoniale d’un environnement bâti devait être d’emblée exclu de l’équation dès lors qu’un projet immobilier y entrait.

Soutenir que les surhauteurs significatives en quartiers anciens constituent un bonus accordé aux promoteurs pour qu’ils intègrent dans leurs projets la protection et la valorisation des bâtiments et ensembles architecturaux d’intérêt tient dans ces circonstances de la supercherie. Ces bonifications engendrent au contraire la plupart du temps une pression sur le bâti existant, comme l’ont montré au cours des dernières décennies les nombreux bâtiments laissés à l’abandon, les démolitions parfois illégales et les nombreux cas de façadisme.

Le refus d’explorer avec sérieux le transfert des droits de développement, une pratique pourtant mise en œuvre dans un bon nombre de municipalités en Amérique du Nord, ne témoigne-t-elle pas également d’un parti pris qui pose comme inéluctable la subordination de la protection du patrimoine aux impératifs du développement immobilier ?

Comme le soutenait Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal, les urbanistes – et bon nombre d’autres professionnels de l’aménagement, mais aussi d’élus – semblent aborder le patrimoine en touristes.

Il suffit pour beaucoup d’entre eux de sauver les apparences et d’amadouer l’opinion publique. En d’autres termes, on troque allègrement la substance de fragments de ville pour une apparence de patrimoine.

Dans les années 1970, le théoricien de la conservation André Corboz avait utilisé l’expression « lâcher la proie pour l’ombre » pour qualifier le projet de reconstruction du couvent des Sœurs grises dans le Vieux-Montréal, une reconstruction qui aurait nécessité la démolition des magasins-entrepôts de la rue Saint-Pierre au profit d’un semblant de patrimoine. Il y a, dans le façadisme dont on s’accommode trop facilement, quelque chose d’apparenté, quelque chose comme un semblant de patrimoine. Comme si l’intégrité d’un environnement bâti était caprice de dilettantes.

Il ne s’agit évidemment pas, comme certains seront tentés de le suggérer, de figer la ville dans une gangue patrimoniale. Mais serait-ce trop demander qu’on fasse du patrimoine une véritable préoccupation urbanistique ? Si ce défi avait été relevé correctement, peut-être aurions-nous évité bon nombre des déconvenues auxquelles nous avons été confrontés au cours des trois ou quatre dernières années à Montréal, mais aussi dans plusieurs autres municipalités du Québec.