La plupart des gens connaissent les établissements d’hébergement et de soins de longue durée qui fournissent des services 24 heures par jour aux personnes âgées en perte d’autonomie, mais ils ne s’attardent pas trop à y réfléchir.

Carole Estabrooks et Yuting Song
Respectivement professeure à la faculté des sciences infirmières et boursière postdoctorale à l’Université de l’Alberta

Peut-être devrions-nous le faire plus souvent, compte tenu du vieillissement rapide de la population et de la probabilité qu’un de nos proches, voire nous-mêmes, y soit admis un jour.

Certains s’étonneront peut-être d’apprendre que 80 % des personnes hébergées en maison de soins de longue durée présentent un déficit cognitif à différents degrés. Et on s’attend à ce que leur nombre augmente. Selon les estimations, 920 000 Canadiens souffriront de démence en 2037. Qu’est-ce que ces chiffres impliquent pour nos établissements ?

Les besoins des patients sont de plus en plus complexes et exigeants, alors qu’on peine déjà à offrir ne serait-ce que des soins de base. L’avenir paraît bien sombre, à moins toutefois que nous ne modifiions notre approche.

Récemment, nous avons publié une étude sur la fréquence à laquelle les aide-soignants et les employés non réglementés, chargés de donner jusqu’à 90 % des soins directs aux pensionnaires, omettaient ou exécutaient de façon expéditive, par manque de temps, des tâches essentielles pendant leur dernier quart de travail. 

Parmi celles-ci figurent des activités comme faire marcher les pensionnaires, converser aux eux, les aider à se brosser les dents, à aller aux toilettes, à prendre un bain, à se nourrir, à se vêtir et à se préparer pour la nuit.

Une recherche aux conclusions inquiétantes

Dans le cadre de notre projet Translating Research in Elder Care (TREC), nous avons sondé plus de 4000 aide-soignants dans 93 établissements de soins de longue durée de l’Ouest canadien (Manitoba, Alberta et Colombie-Britannique) afin de connaître leurs pratiques en matière de prestation des soins. Plus de 65 % rapportent avoir expédié au moins une tâche essentielle et plus de 57 % en avoir évité au moins une au cours de leur dernier quart de travail.

Faire marcher les patients est l’activité la plus souvent omise (37,2 % des répondants), et celle de parler avec eux, la plus souvent accomplie de manière expéditive (49,2 %) ; 14,1 % ont indiqué avoir omis les soins d’hygiène dentaire et 39,2 %, de les avoir expédiés. Moins de 10 % des répondants rapportent avoir omis les autres tâches essentielles (toilettes, bain, alimentation, habillement et préparation au coucher), alors que plus de 30 % rapportent les avoir exécutées à la hâte.

Même si ce sont là des chiffres alarmants qui ont des implications importantes pour le personnel et les patients, il existe des pistes de solution.

Selon ce que nous avons constaté, l’omission des soins survenait plus fréquemment dans les établissements où l’environnement de travail était moins favorable qu’ailleurs à cause de certains facteurs comme un piètre capital social (absence de rapports soutenus grâce à l’échange d’information) et une mince marge de manœuvre sur le plan de la dotation et du temps – soit ce coussin de ressources qui permet à une organisation de réagir aux pressions qui l’obligent à s’ajuster ou à se transformer.

Nous avons relevé l’existence d’un lien entre l’exécution expéditive des soins et la perception selon laquelle la marge de manœuvre de l’établissement en matière de dotation adéquate est limitée.

En d’autres termes, les aide-soignants qui travaillent dans un milieu favorable avaient moins tendance à omettre des tâches ou à les accomplir à la hâte. C’est une bonne nouvelle, car elle laisse entrevoir la possibilité d’adapter le cadre de travail grâce au leadership et à la communication d’équipe, et d’améliorer par le fait même la qualité des soins.

Les aide-soignants sont des personnes dévouées et assidues qui trouvent un sens à leur travail, mais qui courent également un risque élevé d’épuisement professionnel. S’attaquer au problème du surmenage en première ligne et préconiser l’engagement et l’autonomie constituent des pistes de solution susceptibles d’aider celles-ci à travailler différemment.

Les autorités devraient s’attacher à évaluer périodiquement le phénomène des soins omis ou donnés de façon expéditive dans les établissements de soins de longue durée. De plus, toutes les mesures envisagées devraient viser à garantir une dotation et des ressources adéquates, notamment un bassin de personnel de première ligne suffisant pour combler les besoins en cas de congé de maladie ou autre absence.

Le fait de devoir accomplir des tâches à la hâte par manque de temps expose les patients à certains risques. Les études montrent qu’en milieu de soins aigus, l’omission des soins est associée à une augmentation de la fréquence des chutes, des infections, des plaies de pression, des erreurs de médicaments et de la mortalité, soit un ensemble de préoccupations touchant la sécurité des patients.

L’une des choses les plus importantes à éviter lorsqu’on donne des soins aux personnes âgées atteintes de démence, c’est de les bousculer.

Car elles ont besoin de temps – certains parlent même de « slow care » (soins lents). La réorganisation des soins constitue une autre piste de solution au problème des soins prodigués à la hâte.

Nos personnes âgées méritent un meilleur traitement. Il est grand temps que nous y prêtions attention.