Inspirons-nous du modèle finlandais

James Hughes
James Hughes Ex-directeur de la Mission Old Brewery

J’ai dirigé la Mission Old Brewery de 2004 à 2008, qui fut une période de transformation pour cette vénérable institution. En effet, c’est à ce moment qu’elle a abandonné sa mission traditionnelle, qui consistait essentiellement à nourrir et à loger les plus démunis, pour s’en donner une nouvelle, celle d’accompagner la population itinérante de Montréal dans sa quête d’une vie meilleure. 

Depuis 10 ans, la Mission Old Brewery et le réseau de refuges à Montréal perfectionnent leurs services d’intervention et de counselling afin d’accomplir cette nouvelle vocation, y compris par l’offre de logement avec services de soutien. Un phénomène analogue s’observe un peu partout au pays : les refuges ont beaucoup amélioré leurs services. Toutefois, malgré cet accroissement des connaissances, des compétences et des capacités des refuges, l’itinérance ne diminue pas à Montréal. En fait, elle augmente. 

Selon un décompte de la population itinérante réalisé en 2018, le nombre de personnes visiblement sans-abri dans la ville est passé de 3016 à 3149 personnes. L’hiver dernier, les grands refuges ont même dû avoir recours au vieil hôpital Royal Victoria – une première – pour pouvoir aider toutes les personnes itinérantes qui avaient besoin de s’abriter du froid. Cette installation a d’ailleurs été rouverte il y a quelques semaines.

Alors, qu’est-ce qui se passe ? La réponse est toute simple : Montréal ne dispose pas d’assez de logements permanents abordables pour répondre aux besoins de la population itinérante. Le problème de l’itinérance s’est transformé en problème de logement.

Les grandes villes des pays développés du Nord tentent de résoudre l’épineuse question de l’itinérance depuis des décennies. Dublin, par exemple, a misé sur une augmentation considérable des places en refuge il y a 10 ans. Résultat : l’itinérance n’a pas diminué. Inversement, la Finlande a décidé, il y a plus de 10 ans, de mettre un frein à l’augmentation du nombre de places en refuge. Au lieu de cela, ce pays a mis en œuvre un programme structuré de « logement d’abord » pour s’attaquer aux racines du problème de l’itinérance à Helsinki : à savoir le manque de logements permanents abordables. Ça vous dit quelque chose ?

L’an dernier, le journal The Guardian s’est entretenu avec Juha Kaakinen, directeur général de la Y Foundation, un organisme établi à Helsinki qui dirige l’initiative de « logement d’abord » dans cette ville. Voici ce qu’il disait :

« Il a fallu fermer les refuges de nuit et les logements de courte durée que nous avions à l’époque. Ils existaient depuis longtemps en Finlande, et tout le monde voyait bien qu’ils ne permettaient pas aux gens de sortir de la rue. Nous avons donc décidé d’aborder le problème sous un tout autre angle… et de faire du logement une priorité absolue. Autrement dit, nous avons envoyé ce message : on n’a pas à résoudre ses problèmes avant d’avoir un toit sur la tête. Un chez-soi, c’est une base solide à partir de laquelle il est plus facile de surmonter ses difficultés. » [Traduction libre]

Comment les Finlandais y sont-ils donc arrivés ? 

– Premièrement, ils ont pris la décision délibérée d’éliminer l’itinérance en adoptant un modèle de « logement d’abord ».

– Deuxièmement, ils ont déterminé que le secteur privé n’était pas en mesure de répondre aux besoins des personnes sans-abris.

– Troisièmement, ils ont canalisé vers la Y Foundation, l’organisme à but non-lucratif retenu pour diriger les efforts, les fonds publics nécessaires à l’acquisition du nombre de logements requis pour accueillir l’ensemble de la population itinérante.

– Quatrièmement, ils ont élaboré, en collaboration avec les organismes de bienfaisance locaux, un plan pour orienter les personnes itinérantes vers la solution de logement convenant le mieux à leur situation. Il aura fallu une dizaine d’années, mais Helsinki dispose aujourd’hui d’assez de places pour que les personnes qui étaient en situation d’itinérance comme celles qui le sont encore aient accès à un logement sécuritaire et abordable.

Comme le rapportait l’article du Guardian, des appartements ont été achetés, de nouveaux immeubles ont été construits et d’anciens refuges ont été convertis en logements permanents confortables grâce au soutien des instances étatiques et municipales ainsi qu’à celui d’organisations non gouvernementales. Le programme avait pour objectif de créer 2500 nouveaux logements. Il en a jusqu’ici créé 3500. 

Depuis le lancement du programme, en 2008, le nombre de personnes sans-abri pour une longue durée a diminué de plus de 35 % en Finlande. Presque plus personne ne dort dans la rue à Helsinki, où la température peut descendre jusqu’à -20 °C l’hiver, et où le seul refuge qui reste ne compte que 50 places.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Chambre pour sans-abri aménagée dans l’ancien hôpital Royal Victoria, présentée par Serge Lareault,
commissaire aux personnes en situation d’itinérance
à la Ville de Montréal

Les gouvernements canadien et provinciaux ont tous entrepris d’élaborer ou de mettre en place des politiques de « logement d’abord », mais jusqu’ici, les résultats sur le terrain, y compris dans les grandes villes comme la nôtre, ont été visiblement décevants.

Globalement, Montréal a besoin du même nombre de logements que les Finlandais ont réussi à en construire depuis 2010. Prenons exemple sur eux, et adoptons leur feuille de route. La voie est toute tracée. La mairesse Plante doit immédiatement créer un nouvel organisme public, appelons-le « l’Agence du logement pour les personnes sans-abri de Montréal », qui élaborera un plan et trouvera les fonds, aussi bien publics que philanthropiques, nécessaires à l’acquisition d’un ensemble de logements voués à cette clientèle au cours des 10 prochaines années. Cet office devra collaborer de près avec tous les refuges et autres organismes venant en aide aux personnes itinérantes afin d’offrir à ces dernières un logement permanent et abordable (non pas gratuit) qui leur permettra de se remettre sur pied et de reprendre conscience de tout leur potentiel. Il ne tient qu’à nous de reproduire le miracle helsinkien dans la Belle Province.

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