Dans cette biographie de Richard E. Tremblay, Mathieu-Robert Sauvé retrace le parcours du psychologue qui a essayé de comprendre tout au long de sa vie la naissance de la violence pour arriver à en conclure que l’être humain naît méchant.

L’humain vient au monde prêt à se battre ! Charles Darwin le constate en regardant son fils William Erasmus (« Doddy ») se comporter avec moult manifestations de colère, alors qu’il n’est âgé que de 13 mois. Un matin, il tente de gifler la gouvernante. « Comment a-t-il appris que les gifles sont douloureuses ? Par instinct, comme le crocodile, à peine éclos, qui apprend à claquer ses faibles mâchoires », note le naturaliste anglais.

C’est Tremblay lui-même qui rapporte cet extrait du journal de Darwin. Rapportant plusieurs extraits des observations du père de la théorie de la sélection naturelle, il souligne que ce fils n’est pas plus malcommode qu’un autre. Doddy deviendra un banquier apprécié de son entourage pour ses engagements sociaux, notamment.

Ce caractère belliqueux largement dominant, chez le garçon comme chez la fille, se modifie avec la socialisation. Les parents – et le village entier qui, comme dit l’adage, participe à l’éducation de l’enfant – lui montrent que l’agression n’est pas la meilleure réponse. Il vaut mieux, pour trouver sa place dans la société, dialoguer, négocier, voire recourir à la ruse. Frapper, mordre et donner des coups de pied, ça fonctionne un temps… à condition d’en sortir.

Lorsqu’on atteint un niveau supérieur du développement, l’individu doit délaisser l’agression et trouver de meilleures stratégies pour arriver à ses fins. C’est toute une philosophie qu’il faut repenser, car il y a longtemps qu’on a accepté l’idée contraire : l’être humain naît bon ; c’est la société qui le rend agressif et violent. « Le livre de la Genèse nous inculque que l’homme a été créé pour dominer la terre et que, peu de temps après qu’Adam et Ève ont été chassés du Paradis, un meurtre a été commis : Caïn a tué Abel, écrit Tremblay. Que nous croyions à cette histoire ou à sa version revue et corrigée par Darwin, il est clair, suivant l’un ou l’autre récit, que les êtres humains ont hérité d’une machine biologique (os, muscles et cerveau) sélectionné pour sa capacité à agresser physiquement. »

Pour Tremblay, les images de violence à la télévision (et aujourd’hui dans les jeux vidéo) n’ont pas d’effet sur les actes violents dans une société. D’ailleurs, la criminalité est en baisse marquée dans la plupart des pays occidentaux, à une époque où il n’y a jamais eu autant de meurtres à l’heure dans nos différents médias.

Mais la fascination pour les actes d’agression perdure, comme en témoigne cette violence-spectacle qui fait la fortune d’Hollywood. Tremblay croit qu’il pourrait y avoir un lien entre les deux. « Nous rêvons d’un Paradis où l’on vivrait sans peur d’être physiquement agressé, écrit-il, mais ce Paradis serait bien ennuyeux si cette machine créée pour agresser (les perceptions, le travail intellectuel et émotif et l’action) était livrée à la rouille. C’est à mon sens ce qui explique l’invention des histoires d’horreur, des jeux vidéo violents et des sports de contact. La transformation de la violence physique réelle en fiction ou en jeu est censée nous permettre de vivre en toute sécurité pour autant que nous comprenons ce que nous faisons et pourquoi. »

Directeur fondateur du Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale chez l’enfant (GRIP) né en 1984 et qui compte maintenant une quarantaine de chercheurs issus de six universités, Tremblay est l’auteur de plus de 500 publications, citées à ce jour plus de 53 000 fois par ses pairs selon le moteur de recherche Google Scholar. Tremblay figure au sixième rang des chercheurs en développement de l’enfant les plus cités au monde. L’édition canadienne du magazine Time mentionnait en 2003 qu’il était parmi les cinq chercheurs canadiens en médecine les plus influents de la planète. En 2014, il faisait l’objet d’une rétrospective professionnelle dans la revue Nature sous le titre « The accidental epigeneticist » (« L’épigénéticien accidentel »).

Ce spécialiste est connu pour avoir mis au point au début des années 80 une base de données permettant de remonter aux origines de la délinquance. La première enquête qu’il a tirée de cette base de données unique au monde, l’Étude longitudinale et expérimentale de Montréal (ÉLEM), visait à mieux comprendre le développement des garçons qui deviennent des adolescents délinquants, mais aussi à vérifier les effets à long terme d’interventions préventives dès le début de l’école primaire. L’ÉLEM, qui a débuté en 1984, portait sur le développement d’un millier de garçons qui fréquentaient la maternelle dans 53 écoles de milieux défavorisés. Lorsqu’il a créé avec ses collègues cette base de données, l’objectif était d’améliorer les connaissances sur le développement de la délinquance pour augmenter l’efficacité des traitements et de la prévention. Le suivi sur plusieurs décennies a rendu possible le repérage dès la maternelle des garçons susceptibles d’avoir de sérieux problèmes de comportement à l’adolescence et au début de l’âge adulte. Le volet expérimental a permis de démontrer l’efficacité à long terme d’interventions intensives auprès des jeunes les plus disruptifs en maternelle. Ces garçons ont aujourd’hui plus de 40 ans et continuent de participer à la recherche, certains avec leurs propres enfants.

IMAGE FOURNIE PAR QUÉBEC AMÉRIQUE

La violence des agneaux – La vie et l’œuvre de Richard E. Tremblay, Mathieu-Robert Sauvé, Québec Amérique, 240 pages.