Je ne saurais exprimer le dégoût que m’inspire l’affaire Matzneff, où la liberté semble faire l’économie de toute responsabilité. Mais j’aimerais revenir sur le nœud de l’affaire, qui se trouve dans l’opposition revendiquée par certains défenseurs de l’écrivain entre l’art et la morale.

Mathieu Bélisle Mathieu Bélisle
Essayiste*

Quand Bernard Pivot dit que la morale l’emporte aujourd’hui sur les préoccupations esthétiques, que notre époque se veut « moralement supérieure » à la précédente (où on entend bien l’accent de regret que lui inspire ce constat), il semble oublier que son époque, celle où de grands intellectuels pouvaient signer une pétition en faveur de la libération de trois pédophiles (la fameuse lettre au Monde en 1977), était elle-même animée par la morale, une morale qui ne disait pas son nom, revendiquée comme « supérieure » à toutes les autres parce qu’au-delà de toutes les morales, celle de la fidélité absolue à un désir devenu sacré, quels que soient sa nature et son objet, où il s’agissait de ne jamais « rien céder sur son désir » de « vivre sans temps mort et jouir sans entraves ».

J’insiste : cette époque, celle des années 1960-1970, ne s’était pas libérée de la morale, c’eût été trop simple. Elle opposait plutôt une morale (nouvelle) à une autre morale (ancienne), avec ses règles et ses devoirs, ses privilèges et ses interdits, et c’est précisément pour cette raison que Pivot et ses invités se montraient aussi révérencieux devant Matzneff venu parler de ses amours « décomposés » sur un plateau de télévision, qu’ils étaient gênés d’exprimer la moindre réserve devant cette apologie décomplexée de la pédophilie présentée comme un sommet de la liberté.

Leur gêne venait du fait qu’ils se savaient en face d’un maître venu défendre la vérité « supérieure » du désir, d’un désir auquel rien, apparemment, ne devait s’opposer, sous peine de se voir condamné comme anathème (et c’est le sort qui attendait Denise Bombardier).

Il ne s’agit pas, bien sûr, de rejeter toute une époque, de faire le procès de tout le monde sans discernement en cédant à un désir de vengeance qui risquerait de devenir aussi absolu que celui qu’on dénonce (et voilà pourquoi je continue de penser que Pivot a été un brillant lecteur et animateur), bref, de tomber dans le piège d’une nouvelle supériorité, mais de reconnaître que la libération du désir, de tous les désirs s’est souvent faite aux dépens de la culture et du sens commun formés par les siècles.

Il suffit de lire les vieux contes pour savoir que les enfants doivent se tenir loin des messieurs qui offrent des bonbons, que les loups existent et savent profiter de l’innocence de leurs victimes.

À cet égard, ce qui se produit actuellement ne représente pas une énième dérive de la bien-pensance, mais bien plutôt un juste retour des choses, un réveil où chacun retrouve un peu de ce qu’on appelait jadis le « bon sens ».

Tout au long de sa carrière, Gabriel Matzneff s’est présenté comme un professeur de morale, ce qu’il appelait fièrement son « immoralisme », une morale mimant l’ancienne en même temps qu’elle cherchait à la renverser (et ce n’est pas un hasard s’il tient la chronique religion et spiritualité dans Le Point).

Il se donnait lui-même en exemple, se targuait d’appliquer les principes qu’il prêchait. Impossible, donc, d’invoquer le pouvoir cathartique de la fiction, son rôle compensateur, ou de prétexter la distance entre l’œuvre et son auteur : ses livres racontaient des faits vrais impliquant de vraies personnes (ici : des enfants).

Et c’est sur la base de cette prétention de Matzneff à la vérité, de ce qu’il a toujours présenté lui-même non pas simplement comme un art, mais comme un art de vivre, qu’il convient aujourd’hui de le juger.

* Mathieu Bélisle a publié Bienvenue au pays de la vie ordinaire (Leméac, 2017). Il est secrétaire de rédaction de la revue L’Inconvénient.