Les féministes ont beaucoup parlé d’amour : l’amour de soi, l’amour des autres, l’amour hétérosexuel, l’amour homosexuel, le polyamour… Elles ont produit des dizaines de textes pour penser l’amour différemment, mettre en relief comment ce sentiment peut être conçu et vécu comme la source potentielle d’une grande liberté, mais aussi, éventuellement, d’une grande oppression.

Marie-Andrée Bergeron
Université de Calgary

Comme il est hardi de parler d’une conception unique de l’amour pour toutes les féministes à toutes les époques et dans toutes les régions du monde, il sera question ici d’effectuer quelques arrêts sur images dans l’histoire du Québec.

Érotisme, sexualité et amour

Dans leur Anthologie de la pensée féministe au Québec, Micheline Dumont et Louise Toupin consacrent une section à l’amour et à la sexualité intitulée « Érotisme, sexualité et amour ». Cette section comporte peu de textes, si on la compare aux autres, et elle se distingue par deux éléments.

Premièrement, tous les textes présentés dans cette section ont été publiés originalement pendant les décennies 70 et 80.

Deuxièmement, les concepts de sexualité, d’érotisme et d’amour sont liés et présentés comme des concepts clés. Cependant, à aucun moment dans la présentation de cette sous-section Dumont et Toupin ne parlent-elles d’amour. Elles y parlent de couple, de sexualité, de désir, d’hétérosexualité, mais jamais d’amour à proprement parler.

Elles ont raison, car, de fait, les textes qu’elles présentent ne traitent pas de sentimentalité amoureuse.

Cela nous renseigne sur un courant de l’analyse féministe qui a gommé la lecture ou l’interprétation du sentiment lui-même au profit d’une étude des structures sociales et politiques.

On s’est ainsi principalement penché sur l’histoire du couple exclusif, hétérosexuel et patriarcal. On a formulé une critique radicale d’une institution hautement paramétrée par des enjeux de pouvoir. On a analysé la manière dont le couple moderne vise à maintenir les femmes dans la sphère familiale privée, loin de l’argent, du travail ou de toute activité politique officielle (ce qui ne veut pas dire pour autant que les femmes n’agissaient pas dans leur communauté, bien au contraire).

L’amour, un piège pour les femmes

Avant 1964, en termes de droits et de liberté, l’amour coûte cher.

En effet, à l’époque, une femme qui se mariait transitait de la « responsabilité » du père vers celle du mari – ce dont d’ailleurs témoigne son changement de nom.

Sans l’accord de son mari, l’épouse n’était pas en mesure de travailler à l’extérieur, d’ouvrir un compte bancaire, de signer un contrat légal ou de demander le divorce.

Cela est sans compter le fait que le viol conjugal n’était pas considéré comme un crime car, en termes de sexualité, les femmes avaient, comme on le disait, un « devoir conjugal » à accomplir.

On comprend que, pour les féministes des générations plus contemporaines, l’amour dans l’ancien temps puisse représenter ni plus ni moins un piège pour les femmes !

Dès la décennie 60, les textes de l’intellectuelle américaine Adrienne Rich, entre autres, remettent en question l’hétérosexualité obligatoire. On en vient à explorer l’enjeu du lesbianisme politique. Certaines femmes trouveront dans cette modalité une manière d’éviter de vivre leur amour « comme dans l’ancien temps ».

C’est pour cette raison, notamment, que les néo-féministes des années 70 ont été taxées de tous les noms. On les a accusées d’être des « enragées » et d’haïr les hommes.

Ces critiques viennent de l’incompréhension des analyses effectuées par les féministes. On niait que le couple hétérosexuel avait été, et continuait souvent d’être une instance de domination qui maintenait les femmes dans des rôles circonscrits, rôles qui confinaient la femme mariée à n’être qu’une mère et une épouse docile.

Sans entrer dans les détails, disons simplement que le lesbianisme politique s’est avéré être, pour plusieurs, une façon de s’extirper du code de conduite hétéro-patriarcal et des obligations ou privations qu’il sous-tend.

Imaginer l’amour autrement

Ce qu’il faut retenir de cette trop brève histoire, c’est que les critiques féministes ont permis d’imaginer l’amour autrement.

Des textes couvrant à peu près tous les genres (roman, poésie, essai et théâtre) ont pensé l’amour et la passion qu’il génère dans ce qu’ils ont de plus mystérieux et intime. En même temps, le travail sur les représentations littéraires et les luttes des féministes ont permis de redéfinir le couple en dehors des modèles connus ou des discours dominants.

Cette histoire nous aide aujourd’hui à éviter le guet-apens que l’amour a trop souvent représenté pour les femmes dans le « bon vieux temps ».

Série Amours d’antan

Jeudi 26 décembre
L’amour au temps de la bourgeoisie catholique

Vendredi 27 décembre
1845 : les tourments d’un journal intime

Samedi 28 décembre
Mange, paie, aime

Dimanche 29 décembre
1890 : le langage de l’amour de Mlle Nitouche

Lundi 30 décembre
Cher bonheur conjugal…