Comme chaque solstice d’hiver depuis des millénaires, la petite nation des Mappas se préparait pour la grande cérémonie des têtes de pierre.

Isabelle Picard Isabelle Picard
Ethnologue

Jalousement gardée, c’est pendant cette cérémonie de trois jours et trois nuits que les têtes de pierre allaient prendre l’expression faciale qui allait annoncer l’année à venir sur l’île de la Grande Tortue. Pendant des dizaines, voire des centaines d’années, les visages de pierre avaient adopté des expressions plutôt neutres, mais depuis trois ans maintenant, c’était un air de dégoût qu’on pouvait lire sur chacune des 22 têtes de cette horde de statues de pierre. Tous les habitants de la Grande Tortue anticipaient la cérémonie des têtes de pierre comme une prophétie annuelle, même si certains criaient au charlatanisme.

Cette année, pour la première fois, les Mappas avaient permis à Nicolas, un anthropologue ayant voyagé partout dans le monde, d’y assister. Nicolas n’en savait pas beaucoup sur le rituel malgré ses observations et nombreuses questions. Les Mappas avaient réussi à travers les années non seulement à sauvegarder le rituel et à le transmettre, mais surtout à le protéger des curieux, des non-initiés et de tous ceux qui auraient voulu monnayer l’événement.

Il avait été entendu entre le chef spirituel des Mappas et Nicolas que jamais ce dernier ne devrait parler de ce qu’il aurait vu à quiconque.

Le crépuscule commençait à se poser et on demanda à Nicolas d’aller chercher l’eau la plus fraîche possible pour l’importante cérémonie. Nicolas mit ses raquettes et partit avec deux énormes seaux en bois avec l’idée de se rendre à la source de la petite rivière qui sillonnait la vallée de la Forêt des têtes de pierre, dans la montagne. En chemin, il croisa deux caribous occupés à mordiller les quelques brindilles d’herbe qui dépassaient encore de la terre enneigée. Puis, il entendit des rires provenant de derrière les arbres. Il avait beau regarder partout autour de lui, tendre le cou pour voir derrière les sapins et autres conifères, il ne discernait rien. De petites ombres tout au plus, ce qui était plutôt normal à la tombée de la nuit. Nicolas se sentait toutefois épié.

Arrivé à la source, l’homme, dont la barbe grisonnante trahissait l’âge plutôt avancé, remplit les deux seaux d’eau, non sans peine. La cérémonie des visages de pierre étant l’apogée de sa carrière, il ne se plaindrait certainement pas de la tâche qu’on lui avait donnée. À la descente, il entendit de nouveau les rires puis recroisa les deux mêmes caribous qui cette fois le suivirent jusqu’à la vallée, avant de déguerpir en courant à la vue de la Forêt des têtes de pierre.

Nicolas resta à l’orée de la forêt avec ses seaux comme on le lui avait demandé, ne sachant trop quoi faire. La cérémonie semblait déjà entamée et les chants de femmes résonnaient jusqu’à lui. D’où il était, il ne voyait pas très bien et entreprit donc de s’avancer un peu malgré la consigne. Il se fit tout petit derrière le premier arbre, puis un autre un peu plus près, et encore un autre pour mieux pouvoir contempler la cérémonie. C’est alors qu’il entendit de nouveau, plus fort cette fois, les rires et les chuchotements provenant des arbres. Il se retourna maintes fois mais ne vit rien.

Puis, le son du tambour s’arrêta d’un coup sec. Nicolas se dit que le moment où les têtes de pierre allaient bouger était sûrement venu. Il s’approcha encore.

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« En chemin, il croisa deux caribous occupés à mordiller les quelques brindilles d’herbe qui dépassaient encore de la terre enneigée. »

Ce n’est pourtant pas ce qui se passa.

Le chef spirituel des Mappas se tourna vers l’anthropologue avec un air contrarié puis s’approcha de lui : 

« Nous avions convenu que tu irais chercher de l’eau fraîche et nous l’apporterais à la lisière de la forêt. Tu nous as désobéi et tu as troublé l’ordre de la cérémonie. »

Nicolas avait beau répliquer, dire qu’en restant aux abords de la forêt il ne pouvait rien voir, rien n’y faisait, le chef spirituel restait impassible. Puis l’homme sage ajouta : 

« L’eau est essentielle à la cérémonie. Ton rôle était important mais par tes actions, tu nous as démontré que ton cœur est trop orgueilleux. Tu n’as pas respecté le rôle qui t’avait été donné. Non seulement tu es banni de la Forêt des têtes de pierre, mais nous allons te jeter un sort. Tu devras vivre au haut de la montagne pour l’éternité avec seuls les derniers animaux que tu as rencontrés comme compagnons. Nous savons que d’autres viendront pour prendre les têtes magiques. Du haut de ta montagne, tu seras le gardien des têtes, sans jamais pouvoir t’en approcher. »

Puis, les caribous firent leur entrée, poussant de leurs bois un Nicolas repentant vers le sommet de la montagne.

Tout au long du trajet, les rires suivirent. Puis, arrivé au sommet, dans cette neige éternelle, Nicolas aperçut des dizaines de petites personnes, pas plus hautes que sa cuisse.

— Mais qui êtes-vous ? dit Nicolas, incrédule.

— Nous sommes les petits hommes, répondit le plus vieux d’entre eux.

— Les petits hommes ? Je n’ai jamais vu de personnes comme vous dans aucun de mes voyages.

— Il n’y a que les enfants qui peuvent nous voir normalement. Ils sont notre lien unique avec l’autre monde. C’est la première fois qu’un homme nous parle.

Nicolas était stupéfait. Puis le petit homme ajouta : 

— Notre cabane est plus loin par là. Vous pourrez y rester si vous nous aidez à distribuer les jouets que nous fabriquons pour les enfants de l’île comme une offrande pour les remercier d’être ce lien si précieux.

— Mais je ne peux pas partir d’ici à cause du sort des Mappas. C’est impossible ! Si je m’enfuis, ce sera pire !

— Nous avons une solution. Mais vous ne pourrez partir d’ici qu’une nuit tous les ans.

Depuis ce jour, lors de la dernière nuit de la cérémonie des têtes de pierre, alors que les Mappas sont exténués et dorment à poings fermés, Nicolas distribue, avec l’aide des caribous par la voie du ciel, les jouets fabriqués par les petits hommes de l’ombre des arbres pour tous les enfants de l’île de la Grande Tortue, s’échappant ainsi du sommet de la montagne pendant quelques heures.

On dit qu’on peut parfois l’apercevoir dans le ciel…