Il est temps d’aller au-delà du faux dilemme entre l’universalité et le modèle américain, et de regarder vers l’Europe.

Peter St. Onge et Patrick Déry
Respectivement économiste senior et analyste associé senior à l’Institut économique de Montréal

Alors que les candidats à l’investiture démocrate appuient l’idée d’un système de santé de type « Medicare for all » à la canadienne, il est pertinent de se demander si le Canada a lui-même choisi le bon modèle.

Il existe après tout de nombreux systèmes universels dans le monde. La plupart d’entre eux ont évité les temps d’attente légendaires propres au Canada, ses équipements désuets, ses pénuries de personnel et sa « médecine de corridor ».

La principale différence entre ces systèmes plus performants et celui du Canada est toute simple : ils permettent au secteur privé de donner un coup de main.

Par exemple, selon les données du Commonwealth Fund (CWF), la proportion des patients ayant attendu quatre mois ou plus pour une intervention chirurgicale non urgente est nettement moins élevée aux États-Unis (3 %) qu’au Canada (18 %). Les systèmes universels qui, contrairement au Canada, font une place importante aux assureurs privés affichent eux aussi des performances supérieures : en Suisse, seulement 6 % des patients avaient attendu quatre mois ou plus, 4 % aux Pays-Bas, 2 % en France et 0 % en Allemagne.

Comme quoi il est possible d’éliminer les listes d’attente tout en garantissant une couverture universelle.

En attendant le traitement

Malgré des décennies de débats publics animés et des budgets croissants, les temps d’attente au Canada continuent de s’allonger. En 2019, il s’écoule en moyenne 20,9 semaines de la demande de consultation à la consultation par un spécialiste, puis jusqu’au traitement, en plus de l’attente initiale pour rencontrer le médecin de famille. Selon une estimation, on compte à tout moment plus d’un million de Canadiens – soit 3 % de la population totale – qui attendent un traitement médical, parfois pendant des mois.

Les conséquences peuvent être tragiques. L’an dernier, un patient montréalais en attente d’une opération cardiaque visant à corriger un problème sévère a reçu un appel au bout de neuf mois d’attente, alors qu’il aurait dû être opéré en deux ou trois mois. Malheureusement, ce patient était déjà mort depuis trois mois lorsque le téléphone a sonné.

Des milliers de Canadiens qui ont en théorie accès à des soins gratuits finissent ainsi par payer de leur poche pour se faire soigner à l’étranger, parce qu’ils n’en peuvent plus d’attendre. En 2017, ils ont effectué 217  500 voyages de la sorte.

Pénuries

En plus de rationner les soins par les listes d’attente, le monopole public canadien en santé sous-investit en équipement et en personnel. 

Par exemple, le Canada dispose de 35 % de moins de lits en soins actifs que les États-Unis et de seulement un quart des appareils d’imagerie par résonance magnétique (IRM), en proportion de sa population – en fait, il a moins d’appareils d’IRM par habitant que la Turquie, le Chili ou la Lettonie. Les temps d’attente canadiens en IRM ou pour d’autres examens peuvent ainsi ajouter des mois de délais diagnostiques aux mois de délais de traitement.

Le Canada se classe aussi au 29e rang parmi 33 pays riches pour la proportion de médecins par 1000 habitants, à peine plus que les États-Unis, et avec moitié moins de spécialistes que son voisin.

Enfin, entre les pénuries et les listes d’attente, les salles d’urgence canadiennes sont bondées. Quelque 29 % des Canadiens d’âge adulte ont dit avoir attendu plus de quatre heures, soit près de trois fois plus qu’aux États-Unis (11 %), et plus que partout en Occident. Au Québec, une majorité des visites aux urgences durent en fait plus de quatre heures. Certaines dépassent même les 24 ou 48 heures.

Regarder vers l’Europe

On peut retenir trois choses de tout ceci. La première est que le monopole public canadien réussit à réduire ses coûts essentiellement en rationnant les soins par des listes d’attente, et en sous-investissant dans l’équipement, les installations et le personnel médical, au point d’entraîner des pénuries dans le pays.

La seconde est qu’il est temps d’aller au-delà du faux dilemme entre l’universalité et un système de santé à l’américaine. Les systèmes européens, qui fonctionnent relativement bien, montrent que l’apport du secteur privé pourrait mener à un meilleur accès aux soins pour l’ensemble des Canadiens, sans compromettre l’universalité des soins.

La troisième est que les candidats démocrates américains ont certainement raison de vouloir améliorer le système de santé de leur pays – qui coûte très cher tout en produisant des résultats parfois médiocres –, mais qu’ils devraient y réfléchir à deux fois plutôt qu’une avant de prendre le Canada comme modèle à suivre !