Un matin, c’est tout blanc, le lendemain, c’est brun. Heureusement, le couvert de neige a fondu et le sol a gelé.

Marc Séguin Marc Séguin
Peintre, romancier et cinéaste

C’est important que la terre gèle, pour se régénérer et repartir à zéro. Et quand il neige trop tôt, ça fait une couverture isolante qui freine ou ralentit le système. En général, ça se rattrape un jour ou l’autre, mais ce n’est pas idéal. Les cycles naturels s’autorégulent, eux, ils sont mieux foutus que nous. Le gel minéralise la terre et permet aussi de stopper certaines boucles végétatives. Et c’est bénéfique. Il y a encore ça de beau.

Dans la vraie de vraie réalité, quand le sol est gelé ou enneigé, c’est aussi mieux pour le traîneau du père Noël. Ce n’est pas joli quand il se pose dans la bouette. Il laisse des traces dans la maison avec ses bottes sales, les patins de sa sleigh s’enlisent, pis les rennes forcent pour redécoller ; ça prend plus d’énergie, alors ils mangent davantage et chient encore plus et ça augmente le méthane et l’empreinte carbone et Greta va redire : How deer you ?

Je souris ici, mais force est d’admettre que toutte est dans toutte.

J’aurais aimé, parce que c’est bientôt Noël, raconter une histoire touchante avec des enfants, de la magie ou un beau chien pour faire fléchir les sentiments et s’émouvoir quelques minutes. On verra plus bas s’il reste de la place.

Mais d’abord.

Pour différentes raisons, j’ai dû créer et ouvrir plusieurs comptes gouvernementaux et institutionnels cette dernière semaine (genre cliqSÉQUR, Agence du revenu du Canada, Homeland Security aux É.-U., services bancaires…). Ça donne envie de grogner et de japper des mots sacrés. Perdu des heures. J’imagine certaines personnes, comme des aînés ou des gens défavorisés, et ça me donne le vertige. Pourquoi on est rendus là déjà ?

Il m’a fallu respirer des grands coups d’air frais. Une chance qu’il a fait frette certains matins. Est-on naïf d’espérer que ce soit simple ou facile un jour ? Est-il trop tard pour cesser d’être cons ? C’est sur la liste de cadeaux que je souhaite.

J’ai maintenant six ou sept comptes différents, j’oublie le nombre. Et autant de mots de passe avec au moins huit caractères et une t… de majuscule et une c… de minuscule. Non, je ne suis pas un robot. Non, je ne suis pas un robot…

Quelqu’un sait où et quand on l’a échappé ? SVP. Je vais marier cette personne à Vegas. Homme, femme, gorille, mollusque, fantôme, fée des glaces.

Je sais, les Fêtes sont dans le tournant. Justement. C’est possible, vous croyez, que le père Noël nous aide à être moins cons ? J’envisage sérieusement d’aller dans un centre commercial et de le lui demander. Pour le vrai. Sa réponse vaudra toutes les autres, non ?

J’ai croisé, presque par hasard, Michael Sabia cette semaine. Juste croisé. Ne lui ai pas parlé, j’étais intimidé. J’aurais dû, parce qu’il a dit un truc, il y a deux semaines, qui continue de me hanter. C’était dans son discours-testament en quittant la Caisse de dépôt et placement. Y a André Dubuc qui en a parlé un peu, dans ces pages, et c’est passé trop rapidement sous le radar.

M. Sabia a dit (je cite) : « … les gouvernements sont de moins en moins capables d’agir efficacement sur plusieurs questions urgentes. Le monde bouge trop vite. Plusieurs gouvernements n’arrivent pas à répondre aux besoins assez rapidement. »

Mettons que c’est un père de famille à l’aréna le samedi matin, ou la caissière à l’épicerie du village, ou Mike Ward (hé… hé…) qui nous dit ça. On va rouler des yeux et se dire « bin oui, on le sait ». Mais quand c’est le patron d’une grande église prospère comme la CDPQ, on est en droit de s’inquiéter solide.

Que faut-il faire ? Parce que les inactions et les aberrations sociétales semblent découler de ce fait. Le monde change. Les problèmes ne sont pas adressés avec assez de décence. Qu’ils soient sociaux (pauvreté, santé, justice…), de culture, d’immigration, d’économie ou environnementaux, le monsieur de la Caisse semble dire que les gouvernements ne parviendront pas à rétablir la situation.

On continue de faire de la politique avec des réflexes archaïques de promesses à court terme et de partisanerie pendant que la parade passe. Je ne blâme pas ici un gouvernement ou un autre, ou ses allégeances. Je pointe le système, notre système, qui semble voué à faillir. Et c’est inquiétant. Surtout en période de réjouissances !

Vous jure que je vais bientôt m’en remettre au père Noël. Peut-être vaudrait-il mieux. Ne reste que trois options : on augmente les impôts pour avoir des gouvernements plus efficaces. On privatise l’État ou une de ses parties. Ou on laisse aller les choses comme elles sont et on arrête de se plaindre de ses dérives naturelles en perdant notre efficacité dans le labyrinthe administratif ; celui qui dilue le gros bon sens.

Bon, chose promise, chose due. En mai dernier, j’avais raconté, ici, l’histoire de mon chien Mira. Famille d’accueil, après un an, on l’avait rendu à l’organisme pour son entraînement.

Mon chien, qui est devenu celui d’une personne non voyante, est parti vivre avec elle la semaine dernière. On est allés le voir lui, et la rencontrer elle, il y a deux semaines. Six mois plus tard.

C’était exactement comme si on s’était laissés le matin. Le même chien, les mêmes câlins, les mêmes jeux, le même regard, la même odeur.

Quel privilège de l’avoir revu. Mon chien. Mais en mieux. Parce qu’il sera les yeux et l’assistance quotidienne d’une femme qui en a besoin. Il est devenu un cadeau de Noël à l’année.

Parfois, je me dis qu’on avance comme des non-voyants dans un environnement qu’on ne connaît pas. Et on manque de chiens. Et de pères Noël. Et de mères Noël.

On a passé une heure et demie avec celui qui avait été notre chien. J’ai été fort. Le monde ne s’est embrouillé que vers la fin. J’ai été fort et fier. Je ne parle pas des larmes essuyées dans son poil et sur mes manches, mais de l’espoir et de la vie que j’ai vus dans les yeux d’une aveugle.

Joyeuses Fêtes. SVP, embrassez ou faites un câlin à quelqu’un que vous aimez. Et enlevez vos bottes en entrant. Surtout si l’hiver est toujours hésitant. On se revoit en janvier.