Le Brexit se fera. La spectaculaire victoire électorale du premier ministre Boris Johnson et des conservateurs jeudi donne l’élan nécessaire aux partisans d’une rupture avec l’Union européenne pour aller de l’avant.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Collaboration spéciale

Après 45 ans d’une relation tumultueuse avec l’Union européenne (UE) et trois ans de psychodrame politique consécutif au référendum de 2016, le Royaume-Uni larguera officiellement les amarres le 31 janvier.

L’affaire est entendue. Mais l’est-elle vraiment, ou bien ce Brexit annonce-t-il d’autres secousses à venir pour le Royaume-Uni ?

Tout au long de cette campagne électorale, les Britanniques ont essentiellement débattu des aspects économiques, fiscaux et sociaux d’une rupture avec l’Europe. Ils n’ont pas réellement abordé deux questions qui menacent l’avenir du Royaume-Uni : l’éclatement du pays et la naissance d’une petite Angleterre insulaire reléguée au rang de puissance moyenne dans le monde.

PHOTO DANIEL LEAL-OLIVAS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le premier ministre Boris Johnson rencontre la presse au lendemain de l’éclatante victoire du Parti conservateur.

Les partis nationalistes d’Écosse et d’Irlande du Nord, où la majorité des électeurs ont voté pour rester au sein de l’UE, ont pourtant été clairs sur la signification à donner à l’élection d’un Parti conservateur devenu de plus en plus « anglais » et de moins en moins « britannique », et de son projet de Brexit : ils ont averti le premier ministre qu’ils se réservaient le droit d’organiser un référendum afin de quitter le Royaume-Uni et de maintenir leurs liens avec le continent.

Les nationalistes écossais sont à l’avant-garde de ce combat. La victoire écrasante du parti indépendantiste jeudi leur donne espoir. Après avoir perdu un premier référendum sur l’indépendance il y a cinq ans, ils sont plus déterminés que jamais à tenir une nouvelle consultation d’ici deux ans.

En Irlande du Nord, les partis nationalistes réfléchissent à un référendum sur une union avec la République d’Irlande. Ce projet, cher au cœur de nombreux Nord-Irlandais depuis presque un siècle, est dangereux, car il pourrait rouvrir le conflit entre républicains et unionistes qu’on croyait réglé depuis la signature de l’accord de paix de 1998.

Ces menaces sont à prendre au sérieux. Elles portent en germe un lourd potentiel de troubles politiques et sociaux qui n’a pas échappé à l’ancien premier ministre travailliste Gordon Brown.

L’union entre l’Angleterre, le Pays de Galles, l’Écosse et l’Irlande du Nord, disait-il récemment, « fait face à un danger mortel et est plus en péril qu’elle ne l’a jamais été ». Et ceux qui en sont responsables, affirmait de son côté son ancien collègue conservateur John Major, ce sont ces nouveaux conservateurs au pouvoir, si différents de ceux issus des générations précédentes.

Le Brexit et l’éclatement éventuel de l’union auront aussi de sérieuses conséquences sur la place du Royaume-Uni sur la scène internationale. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et du G7, le Royaume-Uni reste la cinquième ou sixième puissance économique et militaire du monde.

Mais la rupture avec l’Europe, surtout si elle s’accompagnait d’un « no deal » sur le plan commercial et économique, et l’indépendance d’une ou deux des entités constitutives de l’union marqueraient un net recul pour Londres.

Il faut dire que le déclin du Royaume-Uni a commencé depuis quelque temps déjà, bien avant le référendum sur le Brexit.

John Casson, conseiller diplomatique de l’ancien premier ministre David Cameron, traçait cette semaine dans le quotidien The Guardian un portrait peu flatteur de son pays sur la scène internationale. Le Royaume-Uni, disait-il, « n’a exercé aucun leadership sur les questions de politique étrangère depuis au moins 2013 [lors du refus des Communes d’intervenir en Syrie] et ne montre pas l’once d’une réflexion stratégique sur son rôle dans le monde ».

Tout se passe comme si plus personne n’était aux commandes. Les élites politiques sont paralysées par la question du Brexit et par une situation économique médiocre. Elles sont incapables de réagir à l’ébranlement de l’ordre international fondé par les Occidentaux au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et contesté par les puissances émergentes et même par les États-Unis. Londres s’intéresse à peine aux déclarations d’Emmanuel Macron sur la « mort cérébrale » de l’OTAN ou aux dérives autoritaires en Turquie, en Pologne ou en Hongrie.

Boris Johnson, censé incarner le Brexit après avoir longtemps lutté contre, a promis de réconcilier les Britanniques et de lancer l’examen le plus profond des politiques de sécurité et de défense et de la politique étrangère du Royaume-Uni depuis la fin de la guerre froide. A-t-il le leadership politique pour le faire ? Le Financial Times en doute, lui qui écrivait en éditorial que rien dans le passé du premier ministre «  ne laisse entendre que cet opportuniste ne puisse se transformer en homme d’État ».